Science et foi
Science et foi - publié dans Réformes
Quelques conséquences philosophiques de l’émergence d’une "Nouvelle science"
"Si la science te paraît s’opposer à la Foi, ne la crains pas, car un jour une nouvelle science la remplacera" .
Combien prophétiques me parurent ces propos du Pasteur Monod quand je les entendis, lors du mariage d’un ami au Temple de l’Oratoire, cités par le Pasteur Vassaux. Et cela d’autant plus qu’il venaient d’un membre de la famille de Jacques Monod.
En effet, l’ouvrage de Monod "Le Hasard et la Nécessité" fut le dernier triomphe d’une science qui connut pendant quatre siècles des succès retentissants mais qui contribua aussi au "désenchantement du monde". Même si certains tentèrent, face au scientisme, de développer une apologétique basée sur le fait que le mécanisme si parfait d’un tel monde devait avoir été créé par Dieu, cette science aujourd’hui "classique" va dans le sens des propos de Laplace qui répondit "Sire, je n’ai pas besoin de cette hypothèse" quand Napoléon lui demanda où était Dieu dans son "système du monde" qu’il venait de publier.
Le monothéisme repose, en effet, sur le concept d’un créateur qui ne peut en aucun cas "faire un" avec le monde. Certes, sa création est "en lui", mais le "tout autre" ne peut se résumer à elle. Et la notion de révélation implique qu’une information vienne à nous depuis l’extérieur du monde où nous vivons. Elle est un lien essentiel entre le créateur et sa créature.
Voilà pourquoi dans le monde de la science classique, malgré les habiletés déployées par ses défenseurs, le monothéisme ne peut que dépérir. Le projet même de cette science, c’est de décrire tout le réel où nous vivons par lui-même, de montrer que notre monde est auto-explicatif, ontologiquement suffisant, qu’il est une grande mécanique aveugle bouclée sur elle-même. Jacques Monod avait très bien perçu cette situation dans son ouvrage. Il qualifiait "d’animisme" toutes les religions pour marquer leur caractère inéluctablement dépassé, car la condition nécessaire à leur éventuelle validité -surtout pour le monothéisme- n’était pas remplie.
Mais voilà que nous assistons en cette fin de millénaire à quelque chose d’extraordinaire. De l’étude de l’infiniment petit à celle de l’infiniment grand, de l’étude de l’évolution de la vie à celle du cerveau de l’homme, une nouvelle vision du monde commence à émerger. Comme cela se produit, avec quelques décennies de décalage, dans tous les grands domaines scientifiques, on peut véritablement parler de naissance "d’une nouvelle science".
Si la méthode scientifique, elle, reste la même, (la vérification expérimentale reproductible de prédictions théoriques comme base pour l’établissement d’un corpus de connaissance) sinon on ne pourrait plus parler de science, le projet de la science, lui, a changé. Le projet de la science classique était d’expliquer le monde par lui-même.
La nouvelle science a pour projet de montrer que les limitations de notre compréhension du monde ne sont pas d’ordre conjoncturel (on a pas encore mis assez de moyens dans la recherche mais, en droit, on peut tout comprendre) mais structurel : une telle compréhension est impossible parce que notre monde n’est pas fermé sur lui-même. Voici quelques uns des résultats clés de cette nouvelle science que vous retrouverez de façon plus détaillée dans un dossier que "Réforme" consacrera à ce sujet à l’occasion du colloque "Science et Sens" de l’Université Interdisciplinaire de Paris.
En physique quantique (la science des fondements de la matière), on peut montrer que les concepts les plus évidents ne s’appliquent plus à ce qui constitue pourtant les composants de tout ce qui existe. Ainsi en est-il de la non-séparabilité. Des expériences publiées dans les plus grandes revues scientifiques ont validé ce concept étrange qui veut que le niveau fondamental du réel ne soit pas "séparable par la pensée".
Il s’agit bien d’un autre niveau de réalité puisqu’il échappe aussi bien au temps qu’à l’espace (s’il était dans le temps on pourrait séparer par la pensée un avant d’un après, s’il était dans l’espace on pourrait séparer par la pensée une portion de cet espace d’une autre).
Ainsi, selon des travaux épistémologiques et philosophiques comme ceux de Bernard d’Espagnat, la physique quantique nous met face à un monde à deux niveaux de réalité. Le premier qui regroupe tout ce qui constituait "le réel" pour la science classique est appelé le "réel proche". Et cela même s’il englobe ce qui est situé à l’autre bout de l’univers. Il est "proche" parce qu’il est conceptuellement proche de nous par opposition à un réel "lointain" où nos concepts familiers (temps, espace, trajectoire, notion de point matériel, etc..) ne s’appliquent plus.
En astrophysique, la théorie du Big Bang pose aussi la question d’un au-delà du temps et de l’espace puisque ceux-ci ne sont plus des absolus. De plus, le fait que notre univers ait des caractéristiques très particulières sans lesquelles la vie et la conscience n’auraient pu se développer (ce que l’on appelle le principe anthropique) réintroduit la question du créateur (ou de la finalité) au coeur même de la science (même si la réponse reste personnelle). Et cela quinze ans après que Jacques Monod eût expulsé "à jamais" la question de la finalité du champ de la science avec ce qu’il nommait le principe d’objectivité. En mathématique, le théorème de Gödel nous enseigne qu’aucun système d’axiomes ne peut contenir sa propre logique. Il s’agit de la démonstration logique, qu’on ne pourra pas, dans ce domaine-là non plus, fermer le réel sur lui-même. Le Pasteur Honziaux a montré les conséquences théologiques de ce théorème dans un article célèbre ("Le royaume de Dieu, d’Epiménide et de Gödel*) qui rejoint les intuitions de la théologie apophatique (c’est ce qui manque qui, loin d’amener au néant, fait "signe" d’un "autre").
En neurologie des travaux comme ceux de Ben Cibet à l’université de San Francisco, ou ceux de Jean-François Lambert, nous montrent qu’il n’y a pas équivalence entre l’état mental subjectif d’un patient et la description "objective" de son état neuronal.
Dans certains cas, un sujet peut percevoir une sensation alors que le traitement neuronal de cette perception n’est pas terminé, ce qui constitue une indication objective que la conscience peut "s’évader" du temps et confime les récits subjectifs des rescapés d’accidents de voiture ou de chutes en montagne qui témoignent de "ralentissement" du temps avant le choc, comme si la conscience se donnait un maximum de chance de résoudre le problème.
Enfin, des travaux comme ceux de Michael Denton ou d’Anne Dambricourt-Malassé, nous montrent que si l’évolution peut, en première analyse, sembler livrée au hasard et à la sélection naturelle, la prise en compte d’un certain nombre de phénomènes, tant en génétique qu’en paléontologie, montre qu’il existe des processus qui se perpétuent pendant des millions d’années malgré les modifications chaotiques de l’environnement dans lequel vivent les organismes "porteurs" de ces processus.
Pour ceux qui découvrent les domaines dont nous parlons ici, les propos qui précèdent peuvent sembler abstraits, car la place nous manque pour donner des détails. Mais ce sont les conclusions qui comptent.
Nous sommes confrontés à une nouvelle vision du monde, basée sur une nouvelle approche de la science, dont le maître mot est "incomplétude".
Incomplétude de la physique à cause de l’existence d’un autre niveau de réalité situé au-delà du temps et de l’espace.
Incomplétude de l’astrophysique parce que le temps et l’espace ne sont plus des absolus.
Incomplétude des mathématiques parce qu’aucun système ne contient sa propre logique.
Incomplétude de la neurologie car la connaissance complète de l’état neuronal d’un sujet ne peut permettre de connaître complètement son état mental.
Incomplétude de la biologie parce que l’on peut montrer que certains phénomènes échappent au hasard et à la nécessité. Incomplétude, enfin, du langage avec Wittgenstein (il y a plus de choses à dire que de mots pour le dire) et de la psychanalyse avec Lacan (le sujet est un "sujet barré", il existe parce qu’il y a du manque).
Cet ensemble, impressionnant par sa cohérence et son ampleur, nous montre bien que nous sommes sur le point de vivre une révolution d’importance comparable à la révolution copernicienne. Au plan théologique elle nous apporte la condition nécessaire mais non suffisante pour prendre en compte les fondements du monothéisme. La science nous apprend désormais qu’un autre niveau de réalité existe dont elle ne peut rien dire sauf qu’il n’est pas dans le temps, l’espace, l’énergie et la matière. Bien sûr, cela ne constitue en aucun cas une preuve de l’existence de Dieu (à cet autre niveau pourrait régner le chaos le plus absolu). Mais c’est une première étape absolument nécessaire pour prendre en compte la possibilité d’une telle existence, car pour cela, il faut, comme nous l’avons vu en introduction, faire la démonstration que le monde où nous vivons, celui immergé dans le temps, l’espace, l’énergie et la matière, n’est pas ontologiquement suffisant.
C’est pourquoi l’émergence d’une nouvelle science susceptible de faire une telle démonstration est une "Bonne Nouvelle" qui doit réjouir tous les croyants.
Ceux qui voudront en savoir plus sur cette "révolution silencieuse" en cours (les choses les plus importantes sont souvent celles qui font le moins de bruit) pourront participer au colloque "Science et Sens" où ils rencontreront des scientifiques qui, issus de nombreuses disciplines, y participent chacun à leur façon.
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