Science et Spiritualité, du tabou à la nécessité - présenté à l’Académie Pontificale des Sciences

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I) "Non Overlapping Magistères" (NOMA).

Cette expression, utilisée par S.J. Gould dans un ouvrage récent, désigne une sorte de "Yalta" des activités humaines : la Science s’occupe des faits et la Religion s’occupe du sens. Cela est caractéristique d’un état d’esprit qui fut largement dominant au XXème siècle, comme le dit Freeman Dyson : "Mêler Science et Religion est devenu une idée tabou pour les scientifiques professionnels d’aujourd’hui". Mais est-il vraiment possible de considérer (sauf à être schizophrène) que la religion ne parle jamais de faits comme la nature de l’homme ou du monde et que la science ne se pose pas des questions de sens ?

II) La fin du tabou.

Nous assistons dans cette dernière décennie du XXème siècle à une croissance rapide du nombre de scientifiques qui acceptent de s’exprimer sur le thème "Science et religion" ou "Science et spiritualité". Voici quelques faits qui n’auraient pu se produire au cours des décennies précédentes :

- La revue "Science" a publié le 15 Août 1997 un article "Science and God a warming trend ?" Certains lecteurs ont réagi en disant qu’en 30 ans de lecture assidue, ils n’avaient jamais vu cela.

- L’AAAS a créé une section pour instaurer un débat entre Science et Religion.

- Cette section a organisé au Muséum National d’Histoire Naturelle de Washington un colloque intitulé "Cosmic Questions" où une journée fut consacrée à la question "Is the Universe design ?"

- L’université d’Oxford vient de créer en Europe la première grande chaire sur le thème "Science et Religion".

- The Center for Theology and Natural Science a organisé un programme "Science and Spiritual Quest" où 60 grands scientifiques se sont exprimés sur les liens pouvant exister entre leur quête scientifique et leur quête spirituelle. Ce programme s’est terminé par un grand colloque à l’Université de Berkeley co-organisé avec le département de physique de cette Université.

- La revue "Scientific American" du 7 septembre 99 signalait qu’il y avait désormais plusieurs centaines de cours sur le thème "Science et Religion" dans les universités américaines alors qu’il était difficile d’en trouver un, il y a 20 ans.

- Des dizaines de personnalités (dont 20 prix Nobel) ont accepté de participer aux colloques de l’UIP sur les implications philosophiques et métaphysiques de la physique, de l’astronomie, de la neurologie, et sur le thème Science et Religion. Colloques qui faisaient partie d’un programme intitulé "Science et Sens" et dont certains furent co-organisés avec l’Unesco -le dossier a même été inclus dans les colloques préparatoires à la World Conférence on Science- et soutenu par le Président de la République française.

III) La mutation de la Science.

S’il se trouvent de plus en plus de scientifiques pour participer aux colloques, programmes, cours que nous avons cités (et de plus en plus de grandes institutions pour les soutenir), cela démontre clairement que la science a connu au cours du XXème siècle une mutation profonde.

Si la méthode scientifique n’a pas changé, le projet de la science n’est plus celui qui prévalait au début du siècle, où l’on pensait que la science avait pour vocation de dévoiler la totalité du réel.

L’avènement de la mécanique quantique et du principe d’incertitude, le théorème de Gödel et l’échec du programme de Hilbert, les problèmes conceptuels liés à l’idée d’un commencement du temps et de l’espace tels qu’on les transmet dans la théorie de la relativité générale et la théorie du Big Bang, le développement de la théorie du chaos et de l’imprévisibilité au niveau macroscopique ont radicalement changé la donne.

La science, devenue plus humble, a connu ainsi une véritable métamorphose. Consciente de ses limites, elle s’ouvre d’elle-même (et non par une démarche venue de l’extérieur) à la question du sens et va même jusqu’à suggérer le caractère non-ontologique du niveau de réalité où nous vivons tant il paraît probable que d’autres dimensions existent.

Ainsi si la Science classique s’est trouvée associée à un "désenchantement du monde", de plus en plus de scientifiques voient la science actuelle comme la source d’un réenchantement du monde et affirment que cette science-là est plus à même de dialoguer avec d’autres formes de connaissances. Je n’en citerai qu’un : Ilya Prigogine "Notre Science n’est plus ce savoir classique, nous pouvons déchiffrer le récit d’une nouvelle alliance, loin de l’exclure du monde qu’elle décrit, la Science retrouve comme un problème l’appartenance de l’homme à ce monde."

IV) Le rejet de la Science classique par le public.

Vivant souvent à "l’abri" à l’intérieur d’un monde relativement cloisonné, bien des scientifiques ne se rendent pas compte combien un sentiment anti-scientifique latent, basé sur la peur du nucléaire, des OGM, du clônage, a pu se diffuser dans le public. Mais, au-delà de tel ou tel domaine, c’est l’image qu’il a de la science -celle de la science classique, sûre de son fait, impérialiste et déterministe- que rejette le public !

Or, justement, la diffusion par les scientifiques eux-mêmes, d’une nouvelle vision de la science serait le meilleur moyen de réconcilier l’homme avec la Science au XXIème siècle.

Je ne parle pas, ici, pour les croyants mais pour les scientifiques les plus matérialistes et je leur dis : attention, l’annulation de grands projets comme le SSC aux États-Unis ou l’existence de référendums anti-science d’initiative populaire comme en Suisse ne sont que des coups de semonce.

A l’occasion de tel ou tel scandale, dans le futur, ce sont des dizaines de millions de dollars attribués à la recherche qui seront supprimés. Des départements entiers s’écrouleront dans des universités. Et même sans cela la science est menacée de façon plus insidieuse mais non moins terrible par le fait que les jeunes générations s’écartent de la science. En France, la baisse des inscrits en Université dans les secteurs scientifiques était de 7% entre 98 et 99, et a dépassé 25% sur les 4 dernières années dans de nombreuses filières et de nombreuses Universités. Et cela ne risque pas de s’inverser de sitôt : la baisse des inscriptions en filière scientifique à été de 33% en France au niveau national au cours des 4 dernières années !

Des évolutions comparables sont observées aux États-Unis et dans plusieurs pays européens. Quelle ironie que la Science connaisse une telle désaffection au moment même où les changements qui l’affectent la rendent beaucoup plus apte à susciter l’intérêt et l’adhésion du public !

V) Science for Man, Man for Science.

Ainsi il est urgent de restaurer des liens unissant l’Homme à la Science, car le développement d’un mouvement anti-scientifique dans les pays les plus avancés pourrait, en mettant un terme au progrès ininterrompu des connaissances qui ont été les nôtres depuis plusd’un demi-millénaire, avoir des conséquences catastrophiques. Heureusement, nous possèdons un moyen pour atteindre cet objectif : montrer au public combien la science a changé au cours de ce siècle, combien elle s’est ouverte d’elle-même à des questions de sens, de signification. Combien elle retrouve les questions fondamentales qui furent, depuis des temps immémoriaux, celles des grandes civilisations. Comment Science et Religion, sans bien sûr se confondre, peuvent poser ensemble des questions identiques mettant ainsi en défaut le NOMA (Non overlopping magisteres). Ici aussi, par manque de place, je ne citerai qu’un seul des dizaines de scientifiques qui se sont récemment exprimés sur ce point : Charles Townes : "Science et Religion représentent toutes deux des efforts de l’homme qui cherche à comprendre son Univers et doivent en fin de compte traiter de la même substance(...) elles doivent converger et de cette convergence naîtra une nouvelle force pour elles-deux." La déclaration de la World Conférence on Science reprend une idée similaire en disant : " Dans la transition que nous connaissons actuellement, il est très important que s’établisse une alliance entre la science moderne et les approches des sagesses traditionnelles."

Les scientifiques qui, au nom de la "pureté de la Science", combattront contre cette évolution, commettront une erreur tragique. Croyant défendre la Science, ils lui créeront, en fait, un important handicap, exactement comme certains théologiens altèrent durablement l’image de la religion en refusant les nouvelles découvertes sur l’Univers alors qu’ils croyaient oeuvrer pour elle. Ils porteraient la responsabilité du gâchis qui résulterait de la non-exploitation de l’opportunité qui est offerte à tous les amoureux de la Science par la mutation de la nature du projet scientifique.

Oui, la Science est une quête, oui, la Science est ouverte à la question du Sens. Même si cela peut paraître excessif à certains, nous comprenons pourquoi il faut méditer l’affirmation de l’Astrophysicien Trinh Xuan Thuan : "La Science du XXIème siècle sera spirituelle ou ne sera pas !"

Académie Pontificale des Sciences
le 14 Novembre 1999