Rolling Staune
Article publié dans la revue interne du groupe Arthur Andersen
Les périodes de crises sont génératrices de créativité. Comment trouver une solution aux incertitudes de l’avenir si ce n’est en acquérant une nouvelle vision du monde capable de dépasser les schémas de la pensée classique remise en cause par les sciences actuelles ? Une hypothèse intéressante que développe Jean Staune, chercheur d’un genre nouveau qui roule d’une discipline à l’autre avec bonheur. Son credo pour gagner : l’entreprise doit s’adapter à l’incertitude.
Ce jour-là, une soixantaine de cadres et dirigeants d’entreprise sont réunis en séminaire au Pavillon d’Armenonville pour écouter quelques scientifiques mondialement connus comme Hubert Reeves, le célèbre astrophysicien, Yves Coppens, paléontologue et découvreur de Lucy, notre plus ancienne ancêtre, ou Rémy Chauvin dont on connaît "l’étrange passion pour les insectes". Premier du genre en France, ce séminaire, intitulé Science et management, avait pour ambition de mettre en contact deux mondes qui s’ignorent le plus souvent.
A l’initiative de cette rencontre se trouve Jean Staune, un biologiste qui ne s’est pas enfermé dans sa spécialité puisqu’il est également diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, de l’Institut d’administration des entreprises et titulaire d’un Miage (maîtrise de méthodes informatiques appliquées a la gestion) de l’université Paris-Dauphine. Formation pluridisciplinaire et centres d’intérêt complémentaires font de Jean Staune un chercheur d’un genre nouveau. L’essentiel de son activité consiste à faire connaître l’impact des nouveaux concepts scientifiques sur la philosophie, l’organisation sociale et l’économie. A la fois directeur de collection chez Fayard, enseignant, vice-président d’Environnement sans frontière, de l’Université Interdisciplinaire de Paris, et consultant auprès de grandes entreprises, Jean Staune multiplie les approches pour diffuser ses convictions auprès de différents publics.
" Les idées que j’avance sont mieux reçues dans les entreprises que dans le monde politique. Je crois que cela tient à un principe de réalité, à une nécessaire compréhension des mutations pour survivre. "
La première chose affirmée par Jean Staune est que chaque société a une vision du monde et que cette vision a une influence déterminante sur l’organisation sociale et économique de la société. Par exemple, les Chinois ont inventé bien avant les Européens la poudre à canon, l’imprimerie à caractères mobiles, la boussole et l’horlogerie. Mais ces découvertes qui ont bouleversé la société occidentale et qui sont a I’origine de son développement technologique n’ont pas eu le même impact dans l’empire du Milieu. Parce que les Chinois sont taoïstes et les Européens chrétiens. Pour les uns, le monde n’est pas intelligible en soi ; pour les autres, Dieu a créé un univers parfait dont chaque nouvelle connaissance démontre la cohérence : ces connaissances peuvent se relier entre elles et conduire a d’autres découvertes.
Autre exemple : les Grecs sont les inventeurs de la démocratie, mais toute leur civilisation repose sur l’esclavage. Un paradoxe qui n’en est plus un si l’on pense, comme les contemporains de Platon et d’Aristote, que les étrangers sont des barbares qui ne font pas partie de la cité. Ils n’ont donc pas le même statut que les citoyens.
Comment définir notre propre vision du monde ? Des Gaulois jusqu’à Nostradamus, médecin du roi Charles IX et astrologue célèbre, l’homme européen est dans la main des dieux ou de Dieu. Tout peut arriver : le ciel lui tomber sur la tête et le vil plomb se transformer en or. Quand Copernic publie son traité De revolutionibus orbium coelestium libri, très peu de ses contemporains sont capables de comprendre ou d’imaginer le système qu’il décrit. Il faudra au moins un siècle pour que cette découverte fondamentale - la terre tourne autour du soleil et non l’inverse -, démontrée ultérieurement par les calculs de Kepler et les observations de Galilée, aboutisse à une nouvelle vision du monde. L’héliocentrisme remet en cause la place de chacun dans la cosmogonie, que ce soit la terre, Dieu ou l’homme. L’homme de la Renaissance n’est plus soumis à la fatalité d’une existence dominée par un créateur omniprésent et omniscient. Il prend son destin en main, explore le monde et cherche à en découvrir les lois. Ce qui change fondamentalement les comportements, les sciences... et l’économie. Pendant trois siècles, les principes du déterminisme (chaque phénomène a une cause et les mêmes causes produisent les mêmes effets) et du réductionnisme ("le tout n’est que la somme des parties" de Descartes) forgeront le développement de la civilisation occidentale dans tous les domaines, économie et gestion de l’entreprise incluses. II s’en est suivi un extraordinaire progrès scientifique et technique. Aujourd’hui c’est la science, et non plus la religion ou la philosophie, qui sert de référence et d’explication à la marche de l’univers.
En 1900, lord Kelvin, un physicien anglais de renom, déclarait que " la physique a donné une description harmonieuse et à priori complète du monde ". C’était avant la théorie de la relativité d’Einstein et l’hypothèse des quantas de Planck, deux inconnues qui ont dynamité la vision harmonieuse de lord Kelvin.
Le déterminisme et le réductionnisme, longtemps si efficaces, ont trouvé leur limite. Physique quantique, big-bang originel, chaos et limite du prédictible, la science du XXè siècle remet en cause ce qui faisait les fondements de la pensée occidentale. Pire, les nouvelles acquisitions, loin de réduire le mystère, ne font qu’augmenter la part de la connaissance qui n’a pas encore été inventoriée. Elles ouvrent sur l’infini et cette mise en abîme déstabilise peu à peu la vision cohérente d’un univers conçu comme une grande horloge rationnelle dont il suffisait de connaître les multiples rouages. Lentement, mais aussi sûrement qu’à l’époque de Galilée, la science est en train de changer notre vision du monde.
Comme dit un humoriste, "Rien n’est simple" et "Tout se complique". Dans l’entreprise également, où la vision cartésienne de l’organisation du travail conduit logiquement à la parcellisation et à la spécialisation des taches. Ce qui donne au mieux le taylorisme, au pire la bureaucratie. Dans un cas comme dans l’autre, le fonctionnement des belles machines et des organigrammes strictement hiérarchisés a trouvé sa limite, pour diverses raisons - brillamment présentées au cours du séminaire par plusieurs intervenants dont André-Yves Portnoff, fondateur de la revue Sciences et Technologies, Jean-François Raux, directeur de l’Institut du management EDF-GDF, ou Dominique Louis, Pdg du groupe Atem, specialisé dans l’ingénierie des grands projets industriels -, dont la plus évidente est que le travail lui-même a changé dans un monde sans cesse en mouvement. L’exemple le plus frappant de cette mutation au cours des vingt dernières années reste l’extraordinaire "loupe" des géants de l’informatique, incapables d’imaginer, malgré leur puissance et leurs compétences, le développement des micro-ordinateurs inventés par des marginaux dans un contexte " assez savoureux de gauchisme éventuellement marxiste, de bouddhisme zen, d’écologie survivaliste, de musique rock et électronique... " (Philippe Breton in Une histoire de l’informatique.)
Pour Jean Staune, la conclusion va de soi : " Alors que dans un cadre conceptuel taylorien la bonne entreprise est celle qui élimine toute incertitude de son fonctionnement, dans le cadre conceptuel actuel, la bonne entreprise est celle qui s’adaptera le mieux à I’incertitude. " Longtemps, le cristal a representé le modèle d’un ordre parfait parce que statique. Aujourd’hui les scientifiques lui préfèrent la vague, qui conserve sa cohérence dans un mouvement perpétuel. Les mutations génétiques, fruit d’un mystérieux génie capable de perpétuer la vie sous des formes aussi diverses qu’une algue microscopique ou un pachyderme de plusieurs tonnes, offrent vraisemblablement les meilleurs exemples d’adaptabilité. Espèce biologique ou entreprise, la devise reste : s’adapter ou disparaître.
" Science et management, ou comment les nouveaux paradigmes scientifiques peuvent aider le management en apportant une nouvelle vision du monde et donc de l’entreprise ", s’est tenu les 6 et 7 juin 1994 au Pavillon d’Armenonville à Paris. II etait organisé par Euroforum avec le concours de l’Institut du management et animé par Jean Staune. Les cassettes vidéo sont disponibles auprès d’Euroforum (tel. 42.63.52.64).
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