Pour une science consciente de ses limites
Par Le Monde , :: Nature de la Science :: 1 Commentaires
Attention : les spéculations métaphysiques ou théologiques finissent toujours par dévoyer la démarche scientifique.
Le Monde du 05 Mai 2006
Nous sommes nombreux, scientifiques venant des horizons les plus divers, à penser qu’il est important de jouer notre rôle social en distinguant de la manière la plus claire le travail légitime qui revient à un scientifique de ce qui est propre au théologien. En cela nous sommes rejoints par de nombreux citoyens.
En effet, même si les auteurs du manifeste "Pour une science sans a priori" (Le Monde du 23 février) se gardent bien d’être explicites, les spéculations métaphysiques auxquelles ils nous invitent sont avant tout de nature théologique. Ce dont il s’agit, pour être clair, c’est de savoir si la science nous donne une raison de croire en Dieu. De telles spéculations ont toujours mené les scientifiques dans des ornières. Les découvertes scientifiques comme le théorème de Gödel, la théorie du chaos, la mécanique quantique, etc., n’ont pas d’implication en ce qui concerne les questions métaphysiques telles que l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme ou le libre arbitre. Autre exemple, le philosophe de la physique, Adolf Grünbaum, a montré que le discours théologique autour du principe anthropique (en gros, inversion de la relation cause- effet), dont les auteurs du manifeste, comme quelques autres scientifiques, font grand cas, était tout simplement "incohérent". En bref, l’histoire des sciences nous apprend que les discussions théologiques auxquelles nous invitent les auteurs du manifeste ne manqueront pas de dévoyer les résultats de la science au service d’une philosophie irrationnelle.
Les sciences, telles qu’elles fonctionnent depuis la fin du XVIIIe siècle, ne sont pas structurées pour démontrer d’une manière active des propositions métaphysiques, morales ou politiques : elles ne s’occupent que de questions de faits appréhendables expérimentalement. C’est une conséquence du "matérialisme méthodologique" de la science. Si des résultats scientifiques sont utilisés par des acteurs religieux, moraux ou politiques, cela relève de leur volonté propre mais non des scientifiques dans leurs laboratoires, qui eux restent passifs au cours de ce processus. En d’autres termes, les religions sont libres de se servir dans le magasin des productions de la science, mais cet exercice ne relève pas du travail du scientifique ; c’est l’affaire des théologiens. Libre au citoyen ou à l’individu de participer au travail du théologien sur les implications métaphysiques de certains résultats de la science ; mais il ne peut le faire au titre de son travail de scientifique. Faire comprendre cela, c’est participer à la vie publique, en permettant à tous de penser les rapports éventuels entre science et spiritualité. Cet exercice sera d’autant plus pertinent que les délimitations des différents types d’affirmations sur le monde (scientifique, spirituelle, artistique, mythologique, etc.) seront désignées. Ne pas identifier la structure et les limites de chacun de ces types de discours conduit à l’impossibilité de penser et à des conflits apparents.
Souvent les scientifiques qui, comme nous, ont le souci de rappeler les limites méthodologiques de la science, pour que le public sache ce qu’elle peut dire et ce qu’elle ne peut pas dire, sont traités de "scientistes" ou de "rationalistes bornés". Le scientisme apparaît plutôt du côté de ceux qui veulent une science omnipotente, qui confondent "une science sans a priori" avec "une science sans limites", et qui veulent faire des scientifiques des théologiens. Les scientifiques conscients participent à la vie de la société puisqu’ils remplissent pleinement leurs devoirs dans le cadre de la laïcité institutionnelle.
L’Université interdisciplinaire de Paris (UIP), financée par la Fondation Templeton "pour le progrès de la religion", et dont la plupart des signataires du texte "Pour une science sans a priori" sont membres, transgresse régulièrement depuis dix ans ces limites, puisque c’est au nom de la science que ses membres discutent des implications métaphysiques de leurs découvertes, et non en tant qu’individus. L’UIP transgresse d’ailleurs les principes qu’elle affiche, en promouvant régulièrement des chercheurs qui incluent ouvertement leur quête métaphysique dans leur recherche scientifique. L’UIP a eu, pendant longtemps, des relations étroites avec les promoteurs du récent phénomène nord-américain "Intelligent Design" (ID) ou dessein intelligent (références sur le site http://jerome-segal.de/Assomat/).
Depuis le rejet médiatique et les échecs juridiques du mouvement ID, l’UIP choisit simplement une tactique de démarcation qui constitue, à notre sens, la raison principale de la déclaration "Pour une science sans a priori". Mais il est important de ne pas être trompé par ce subterfuge : le recours à la providence dans une explication du monde qui se veut scientifique est un point commun à l’UIP et à l’ID.
En outre, cela ne constitue en rien un nouveau paradigme. L’histoire des idées permet d’identifier au contraire une résurgence. Les vérités révélées, les spiritualités et les idéologies tentent d’une manière récurrente de s’imposer dans les résultats de la science. Il s’agit plutôt d’une remise en cause des moyens de penser rationnellement le monde. La science retournerait ainsi à un état antérieur à son émancipation du pouvoir théologique au XVIIIe siècle. Il ne s’agit pas d’interdire à qui que ce soit de penser quoi que ce soit, mais il est de notre devoir de scientifiques d’exiger qu’on désigne cela d’un autre nom que celui de "science", ou d’avertir le public qu’il ne s’agit plus de science.
Signataires :
François Athané, philosophe, Paris-X ;
Cyrille Baudouin, journaliste scientifique ;
Jean Bricmont, physicien, université de Louvain ;
Olivier Brosseau, biologiste ;
Jean Dubessy, directeur de recherches CNRS ;
Meriem El Karoui, microbiologiste, INRA ;
Thomas Heams, biologiste, INA-PG ;
Michel Henry, mathématicien, UR ;
Georges Jobert, ancien directeur scientifique du CNRS ;
Jean-Pierre Kahane, mathématicien, Académie des sciences ;
Jean-Paul Krivine, revue Science et pseudosciences ;
Guillaume Lecointre, biologiste, MNHN ;
Roger Lepeix, ingénieur, AFIS ;
Edouard Machery, philosophe des sciences, université de Pittsburgh ;
Christian Magnan, astrophysicien, Collège de France ;
Richard Monvoisin, chargé de cours de pensée critique et zététique, université Fourier, Grenoble ;
Cédric Mulet-Marquis, enseignant, ENS, Lyon ;
Michel Naud, ingénieur, vice-président de l’AFIS ;
Jean-Claude Pecker, astrophysicien, professeur honoraire au Collège de France ;
Pascal Picq, paléoanthropologue, Collège de France ;
Marc Silberstein, revue Matière première
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16 février 2008, par Didier Guignard - Répondre à ce message
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1 commentaire
Pour une science consciente de ses limites
Je suis pour une science sans à priori et consciente de ses limites. Le problème est que la science actuelle n’est souvent ni l’un ni l’autre. Je m’explique : une science sans à priori ne doit pas se fixer de limites car ce serait un à priori et donc contraire au principe de recherche d’objectivité de la science. Je dis bien de recherche d’objectivité, car l’objectivité est difficilement atteignable, voire impossible. Cette subjectivité latente n’est d’ailleurs pas systématiquement négative, mais a souvent contribué au progrès de la science grâce à des hypothèses audacieuses basées sur des intuitions très souvent subjectives, qui ont été ensuite confirmées par l’expérience. Dans ce cas une science sans à priori veut simplement dire que l’on reste ouvert à toutes les alternatives non contredites par l’expérience. Revenons à la notion de limites. Être conscient des limites de la science ne veut pas dire limiter le champs d’action de la science comme s’il y avait des domaines interdits, mais simplement qu’on ne pourra pas tout expliquer par la science et que certaines choses sont difficilement vérifiables, voire non vérifiables scientifiquement. Cela demande avant tout de l’humilité mais n’interdit pas l’audace ou des concepts révolutionnaires. Ce serait en revanche une hypocrisie de penser que les différents points de vue scientifiques peuvent être exempts de toute conception métaphysique. C’est cette même hypocrisie que l’on retrouve souvent dans le milieu politique, à propos de la religion et des croyances.
Didier Guignard Ingénieur E.S.E