Pour une Science sans a priori
Par Jean Staune , :: Nature de la Science :: 4 Commentaires
Si les scientifiques renoncent à la réflexion métaphysique et spirituelle , ils se couperont de la société.
Nous sommes un groupe de scientifiques venant des horizons les plus divers, aussi bien au plan culturel qu’au plan des disciplines scientifiques que nous représentons.
Nous avons en commun le fait de penser que, si les conceptions religieuses ou métaphysiques ne doivent en aucun cas intervenir à priori dans le déroulement de la recherche scientifique, il est non seulement légitime mais également nécessaire de réfléchir à posteriori aux implications philosophiques, éthiques et métaphysiques des découvertes et des théories scientifiques.
Ne pas le faire serait prendre le risque de couper les scientifiques et la Science d’une majorité de nos contemporains.
Ce débat regroupe les opinions les plus diverses. Ainsi le biologiste contemporain Richard Dawkins a-t-il affirmé que l’on pouvait être un athée comblé après la publication par Darwin de « L’Origine des espèces ». Tandis que l’astronome Arthur Eddington a pu dire : « Après 1926, année de la synthèse de la mécanique quantique, un homme intelligent pouvait de nouveau croire en l’existence de Dieu ».
A l’inverse, des biologistes peuvent affirmer la compatibilité du darwinisme avec la foi en un créateur, et des physiciens que la physique quantique ne diminue pas la crédibilité du matérialisme et du scientisme.
Cependant, la légitimité de ce débat est aujourd’hui menacée, en France comme aux USA, par deux confusions qui sont liées à l’intense développement médiatique qui a eu lieu autour du mouvement dit du « Dessein Intelligent » (Intelligent Design). Mouvement qui transgresse les limites de la Science à la fois par son programme politique (la modification des programmes d’enseignement dans les lycées américains) et la présence en son sein de nombreux créationnistes qui nient quelques-unes des bases de la Science moderne.
La première confusion est celle existant entre « créationnistes » et ceux qui acceptent totalement l’évolution tout en émettant différentes hypothèses sur ses mécanismes, voire recherchent d’éventuels facteurs internes. Le terme « créationniste » doit être employé uniquement pour qualifier ceux qui nient l’existence d’un ancêtre commun à toutes les principales formes de vie sur Terre et les faits de l’évolution ayant mené des premières formes de vie jusqu’aux êtres actuels. Si une telle rigueur n’était pas appliquée dans l’emploi de ces termes, tous les scientifiques déistes, juifs, musulmans et chrétiens (ainsi que la plupart des fondateurs de la science moderne ) pourraient être qualifiés de « créationnistes » en ce qu’ils croient en un principe créateur. On voit bien que cela mène à une confusion extrême.
La deuxième confusion est encore plus facile à faire car elle porte sur le même terme : Dessein (Design). C’est la confusion entre ceux qui affirment que les progrès de l’astrophysique suggèrent l’idée selon laquelle un dessein existe dans l’Univers n’est pas à exclure, et le mouvement du Dessein Intelligent.
Ainsi en 1999, l’American Association for Advancement of Science (AAAS), la plus grande association mondiale de scientifiques et éditeur de la revue « Science » a-t-elle organisé un colloque sur les « Questions cosmiques » (Cosmic Questions) dont une journée était intitulée : Y a-t-il un dessein dans l’univers ? (« Is the Universe designed ? »). Bien entendu aucun des supporters actuels du Dessein Intelligent n’y avait été invité.
C’était un débat entre astrophysiciens professionnels. Le domaine de recherche concerné est issu de la découverte, dans les années 80, selon laquelle il était nécessaire que l’Univers fut réglé de la façon la plus précise (fine-tuned) pour que la vie puisse y apparaître. Et qu’une petite modification des constantes et des lois de l’Univers rendrait celui-ci impropre à voir s’y développer toute forme de complexité.
Ce domaine de recherche, qui concerne ce qu’on appelle le « principe anthropique », a donné lieu à de nombreuses publications dans des revues à référés. L’existence de ce réglage a amené certains scientifiques à penser que cela donnait une possibilité nouvelle, mais en aucun cas une preuve, à l’hypothèse de l’existence d’un principe créateur. D’autres contestent vigoureusement cela, sans apporter de preuves du contraire. Il s’agit d’un débat d’idées normal sur les implications philosophiques et métaphysiques des découvertes scientifiques. Ce débat a lieu à l’intérieur de la communauté académique et ceux qui y participent ne doivent en aucun cas être confondus avec ceux qui nient une partie des fondements de la science comme le font les créationnistes et la plupart des partisans du « Dessein Intelligent ».
À ce propos, il faut souligner que, même si l’acceptation du matérialisme méthodologique est à la base de la méthode utilisée dans la plupart des disciplines scientifiques (bien que la physique quantique fasse exception aux yeux de nombre de ses spécialistes), cette acceptation ne doit pas être présentée comme menant obligatoirement au matérialisme scientifique ou le validant.
Nous tenons donc à affirmer que :
- Vouloir se servir de l’existence d’un mouvement comme le Dessein Intelligent pour discréditer les scientifiques qui affirment, a posteriori, que les découvertes scientifiques récentes donnent droit de cité, sans les prouver, aux conceptions non-matérialistes du monde, c’est effectuer volontairement ou non, une confusion qu’il convient de dénoncer.
- Accuser, comme cela a été le cas récemment en France, ces mêmes scientifiques de se livrer à des « intrusions spiritualistes en science », c’est contraire à l’éthique et à la liberté du débat qui doit exister sur les implications philosophiques et métaphysiques des découvertes scientifiques. C’est aussi faire deux poids et deux mesures, car ces mêmes personnes n’accusent nullement un Richard Dawkins par exemple « d’intrusion matérialiste en science ».
- Agir de cette façon, ce n’est pas servir la science. En une période où il existe une crise de vocation importante chez les jeunes pour les carrières scientifiques, où la science est soumise à différentes sortes de critiques, la science se doit d’être la plus ouverte possible (entre autres ouverte à la question du sens) et ne doit pas se refermer autour d’un rationalisme borné caractéristique du scientisme.
- En France, l’Université Interdisciplinaire de Paris (UIP), aux activités de laquelle nous avons tous participé, a porté ce débat sur la place publique au cours de ses dix années d’existence. Elle l’a fait de façon ouverte et rigoureuse et nous pensons qu’une telle démarche doit être soutenue. Les signataires de cet article espèrent, par cette déclaration commune, aider le public français en général et les médias français en particulier à éviter les confusions et les amalgames que nous avons mentionnés ici ; à s’intéresser à la richesse du débat en cours sur les implications philosophiques et métaphysiques des découvertes scientifiques effectuées au cours du XXème siècle ; à respecter tous les acteurs de ce débat pour autant qu’ils se basent sur des faits admis par l’ensemble de la communauté scientifique.
Signataires :
Jacques ARSAC, Informaticien, Académie des Sciences
Mario BEAUREGARD, Neurologue, Université de Montréal
Raymond CHIAO, Physicien, Pr à l’Université de Berkeley
Freeman DYSON, Physicien, Pr à l’Institut d’Etudes Avancées de Princeton
Bernard D’ESPAGNAT,Physicien, Académie des Sciences Morales et Politiques
Nidhal GUESSOUM, Astronome, Pr à l’Université Américaine de Sharjah
Stanley KLEIN, Physicien, Pr à l’Université de Berkeley
Jean KOVALEVSKY, Astronome, Membre de l’Académie des Sciences
Dominique LAPLANE, Neurologue, Pr. à l’Université de Paris VI
Mario MOLINA, Prix Nobel de Chimie, Université de San Diego
Bill NEWSOME, Neurologue, Pr à l’Université de Stanford
Pierre PERRIER, Modélisation, Académie des Sciences
Lothar SCHAFER, Physicien, Pr. à l’Université de l’Arkansas
Charles TOWNES, Prix Nobel de Physique, Université de Berkeley
TRINH XUAN Thuan, Astronomie, Pr à l’Université de Virginie
Pour en savoir plus : "Science et Quête de Sens", ouvrage collectif sous la direction de Jean Staune (Presses de la Renaissance 2005).
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ForumMonsieur Staune, c’est tout à fait par hazard que je suis tombé sur votre "critique du darwinisme et du créationnisme" puis de "Pour une science.." J’adhère sans réserve à ce dernier texte qui me semble une profession de foi absolument nécessaire dans le monde hypermédiatique actuel. Pour le problème de l’évolution, il m’a toujours semblé que l’idée néodarwiniste très séduisante (et qui me séduit encore)ne pouvait être considérée que comme une idée de base de réflexion, un caneva approximatif où manquait, soit des mécanismes fondamentaux encore ignorés, ou une influence externe ( et non divine, merci !) au système tel qu’il nous apparait de nos jours (et pas forcément des extra-terrestres, remerci).Pour montrer qu’une théorie n’est pas juste (ou partiellement juste, Einstein n’a pas détruit Newton, mais la correction de trajectoire n’est perceptible que si l’on a déjà compris Newton) il n’est pas nécessaire d’avoir beaucoup d’arguments mais que la qualité d’un seul, si probant, est suffisante pour devoir remettre l’ouvrage sur le métier. Pour moi, le nombre de mutations nécessaires pour passer du plus simple unicellulaire au vertébré même le plus simple est déjà totalement impossible à cadrer dans un temps si court que (quelques ?) milliards d’années. L’ordre de grandeur mentionné de 1.000.000 trop court me semble encore bien optimiste, et il ne s’agit là que du départ du phénomène "mutation", tout le système répliquant (ARN ou ADN peu importe) ainsi que tout le cortège déjà hyper sophistiqué qui l’entoure déjà en place. Le passage du minéral au système se répliquant lui-même(le "scandale" pour Monod) est déjà une énigme de départ en soi. Ces seuls arguments sont déjà plus que suffisants pour voir qu’il y a une "insuffisance majeure" dans la théorie de l’évolution telle que comprise actuellement. Je pense que l’explication est pourtant beaucoup plus proche que nous le supposons, je ne suis pas sûr qu’il faille plus de recherche fondamentale, mais que le matériel de réflexion est déjà en nos main. Tel Einstein je pense que c’est le laboratoire qui est sous notre chapeau qu’il faut activer, pas tellement les éprouvettes (ou les nanotechno). Avec toute ma sympathie, je ne prolonge pas. (Dr)Bertrand Rapp.
13 octobre 2006, par Bertrand Rapp, Genève CH - Répondre à ce message
14 avril 2007, par Matthieu - Répondre à ce message
8 mai 2007 - Répondre à ce message
30 novembre 2007, par Science Création - Répondre à ce message
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4 commentaires
Pour une Science sans a priori
Pour une Science sans a priori
Bonjour,
Je viens juste d’acheter votre dernier ouvrage. J’ai découvert votre site grace à ce dernier. Je vous ai également entendu il y a quelques jours sur Radio Notre Dame. Sans oublier l’excellent papier auquel vous avez eu droit sur le Blog de Patrice de Plunkett !
Tout cela pour vous dire que je me réjouis de vos travaux que j’ai l’intention d’étudier de très-très prêt, et de faire connaître autour de moi.
Je défends sur mon Blog une vision assez proche de la vôtre, semble-t-il, étant moi-même disciple de Claude Tresmontant. Je m’étonne d’ailleurs que vous ne citiez nulle part cet excellent auteur dans votre ouvrage... Cela me paraît vraiment dommage. S’agit-il d’une omission involontaire de votre part (ou d’une erreur de la mienne...), ou le considérez-vous comme un auteur de second rang (ce qui serait votre droit le plus strict !) ?
> Découverte : http://totus-tuus.over-blog.com
Pour amener le débat d’une science sans a priori
Bonjour à tous
Puis-je suggérer à tous ces éminents scientifiques de lire l’ouvrage "Comprendre l’organisation du vivant et son évolution vers la conscience", de Gilbert Chauvet, paru aux Editions Vuibert.
Il s’agit d’une véritable théorie du vivant (au sens formel du terme (c’est à dire explicative et non descriptive) au même sens que la théorie de la relativité d’Einstein est explicative. J’observe que Jean Staune, dans son dernier ouvrage, parle du besoin d’un Einstein pour le vivant. Mais il existe ! Une véritable théorie existe.
Bien cordialement
Pour une Science sans a priori
1ère affirmation de votre part :
"Vouloir se servir de l’existence d’un mouvement comme le Dessein Intelligent pour discréditer les scientifiques qui affirment, a posteriori, que les découvertes scientifiques récentes donnent droit de cité, sans les prouver, aux conceptions non-matérialistes du monde, c’est effectuer volontairement ou non, une confusion qu’il convient de dénoncer."
2ème affirmation de votre part :
"Accuser, comme cela a été le cas récemment en France, ces mêmes scientifiques de se livrer à des « intrusions spiritualistes en science », c’est contraire à l’éthique et à la liberté du débat qui doit exister sur les implications philosophiques et métaphysiques des découvertes scientifiques. C’est aussi faire deux poids et deux mesures, car ces mêmes personnes n’accusent nullement un Richard Dawkins par exemple « d’intrusion matérialiste en science »."
Il me semble que dans votre deuxième affirmation, vous vous plaignez d’une chose que vous faites vous-même dans votre première affirmation vis-à-vis des scientifiques du Dessin Intelligent. J’aimerais donc savoir quel est donc la position que vous percevez de ce groupe que vous considérez différente de la vôtre tel que présenté dans votre deuxième affirmation et qui vous permet de les discréditer indirectement dans votre première affirmation ?
Shalom !