Penser autrement
Dans le feu de l’action, on a rarement le temps de réfléchir sur ce qui détermine nos comportements et ceux de la société.
Quand rien ne change autour de nous, ou que l’on connaît une croissance linéaire et stable, où demain peut être extrapolé à partir d’hier, il n’est pas nécessaire de se pencher sur une telle question. Mais, dans une période comme la nôtre, oublier ce domaine peut se révéler très dangereux.
L’organisation d’une société et le comportement des individus sont en grande partie déterminés par la représentation que la majorité des membres de cette société se fait du monde qui les entoure. Cela est vrai pour toutes sociétés, des bushmen du Botswana à la société occidentale, et cela peut avoir un énorme impact socio-économique (que l’on pense aux systèmes des classes en Inde).
Mais ce qui est particulier à notre société, c’est que ce qui, consciemment ou inconsciemment, détermine notre vision du Monde, c’est la Science, et non plus la Philosophie, la Religion ou les Mythes, comme dans les civilisations précédentes.
Nous savons tous ce que nous devons à la Science en termes de niveau, de qualité et de durée de vie. C’est pourquoi, si la Science affirme que la Terre tourne autour du Soleil, on aura plus tendance à la croire, du moins dans notre société occidentale, qu’une religion qui affirmerait l’inverse !
Le fonctionnement de ce lien reliant la Science, la vision du Monde qui domine à une époque donnée et la société, peut être étudié aussi bien dans des domaines comme l’organisation de l’entreprise que la communication.
De Copernic à Laplace, en passant par Kepler et Newton, une nouvelle vision du monde s’est progressivement mise en place ; remplaçant peu à peu la vision "magique" qui prévalait jusque là.
Elle se caractérise par son réductionnisme et son mécanisme. L’Univers se réduit à une grande mécanique composée de points matériels dont les interactions sont régies par des forces fondamentales.
Or, un système comme le taylorisme qui apparaît, un siècle après le triomphe de telles conceptions (le système de Laplace en 1800), est exactement bâti sur le même modèle (les éléments de base sont les hommes dont les interactions doivent être régies de la façon la plus mécanique possible par des procédures).
Même l’idée d’organigramme, si évidente dans notre société, était impossible avant le développement d’une telle vision. Il s’agit d’une logique reposant sur la certitude (la bonne entreprise est celle qui arrive à éliminer toute incertitude de son organisation interne) et de la causalité linéaire (le bon dirigeant est celui qui agit sur le bon levier au bon moment déclenchant une suite d’actions consécutives dont le résultat final sera positif pour l’entreprise).
Cette même logique fut également à l’oeuvre au cours de ce siècle dans la publicité.
On insiste sur des critères quantitatifs (le prix, les enzymes gloutons qui mangent la saleté 5 % de plus que leurs prédécesseurs) et on envisage la communication elle même comme une activité de type stimulus-réponse (on stimule par une publicité, on a en réponse un comportement d’achat).
Or, de l’étude de l’infiniment grand à celle de l’infiniment petit, de l’étude de la vie à celle de la conscience une autre vision du monde est en train d’émergée. Elle rend caduc celle, encore si prégnante dans notre société, que nous venons de décrire. Car elle nous montre que la "carte" avec laquelle nous prétendions lire le "territoire" que constituait notre monde ne donnait qu’une image imparfaite de ce dernier. Elle met en lumière des processus d’auto- organisation, elle donne une place au libre arbitre, elle permet de comprendre pourquoi tout système complexe contient une incertitude irréductible qu’il est vain de vouloir éliminer.
Cela nous permet de comprendre tout une série de bouleversements qui se produisent sous nos yeux.
Le rôle du dirigeant est en train de changer ; le décideur doit de plus en plus, être un "faciliteur". A salaire égal et moyens égaux la différence entre deux entreprises se fera de plus en plus sur l’alchimie d’une organisation interne permettant la responsabilisation de ses membres et facilitant le développement de leur créativité, que sur la rigueur des procédures qui s’y applique.
La communication a intégré depuis déjà plusieurs années le dépassement des critères purement quantitatifs.
Même en période de crise, on voit des salariés prêt à prendre des risques, en termes d’emploi pour pouvoir mieux se "réaliser" dans leur travail.
On peut résumer ainsi les principes fondamentaux de cette mutation :
- La quête du sens retrouve un sens. De plus en plus nous désirons que nos actes aient un sens que ce soit dans notre vie de salarié ou dans nos activités de consommateur.
- Il y a de l’intangible. Dans l’organisation de certaines entreprises comme dans les qualités de certains dirigeants, il y a une dimension non quantitative qu’on ne peut exactement décrire ni détailler, mais qui est pourtant à la base de leur réussite.
- Il y a une dimension non mécanique dans l’homme. La pensée n’est pas qu’un calcul. Par sa créativité l’homme dépasse les possibilités de n’importe quelle machine. Mais pour rendre un homme créatif, il n’y a pas de recettes simples et directes. Une démarche de type stimulus-réponse ne suffit pas.
- En période de turbulence, le nuage est plus pratique que le cristal.
Pour faire face à une situation susceptible de générer une forte incertitude, l’existence d’un certain "jeu" dans le système est nécessaire ; plus un système est figé dans ses structures, plus ses réactions seront ralenties. Le point clé de la démarche que nous développeront lors de l’université d’été de l’ANECS, c’est que la validité de ces quatre principes peut être établie expérimentalement à partir d’une exploration des nouveaux domaines de la Science.
En effet chacun d’entre eux se retrouve au coeur de plusieurs avancées récentes de nos connaissances, avancées parfois situées dans des disciplines très différentes.
Nous proposons donc une démarche originale pour comprendre pourquoi il est nécessaire de "penser" autrement et pour mieux appréhender les fondements de cette nouvelle pensée.
Elle consiste, par l’intermédiaire d’une analyse historique, à montrer comment certains concepts, pourtant très éloignés de nos préoccupations quotidiennes, ont, par le passé, déterminés le fonctionnement de notre société et notre manière de penser. Puis à faire prendre conscience, par l’intermédiaire d’une analyse, certes très générale (il n’est pas question d’entrer ici dans le détail, car l’objectif est de rester accessible au plus grand nombre), de certaines expériences scientifiques de la fausseté de ces concepts (ou de la limitation de leur domaine de validité).
Et enfin à réaliser que l’époque que nous vivons actuellement est celle où, consciemment ou inconsciemment, des domaines concrets, comme ceux des attentes des consommateurs et des salariés, du rôle des dirigeants, des ressources humaines, de la motivation subissent l’influence de la mutation conceptuelle en cours.
Ainsi une partie de la crise actuelle apparaît elle comme une crise de représentation : les outils que nous utilisons pour appréhender le réel ne correspond plus à celui-ci.
C’est pourquoi cette crise a un caractère structurel et non uniquement conjoncturel, et c’est pour cela qu’il est si urgent d’intégrer dans la formation des managers de demain, des démarches visant à comprendre la nature du changement que nous vivons.
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