Lettre à Dominique Lambert

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Cher Monsieur,

J’hésite depuis plusieurs mois à vous écrire. En effet, l’ouvrage que vous avez écrit avec Jacques Demaret sur le principe anthropique est d’une grande qualité (le meilleur du monde sur le sujet, selon Brandon Carter lui-même !) ; j’ai pu apprécier la rigueur de vos raisonnements philosophiques dans “Au Coeur des Sciences”, bien que ne les partageant pas entièrement ; enfin sur l’essentiel, sur ce qui est au-delà du raisonnement, je crois que nous sommes très proches. Voilà pourquoi j’hésite à vous adresser des critiques qui pourront parfois être assez dures. J’hésite d’autant plus que pour les justifier, il me faudrait écrire bien plus que cette lettre et qu’un tel texte ne sera pas prêt avant 6 mois, voire 2 ou 3 ans.

Néanmoins étant donné l’actualité, sur laquelle je reviendrai, et l’importance du sujet, je vous écris ce premier texte pour amorcer le débat.

Je ne vous cacherai pas qu’à la lecture de votre texte “Le Réenchantement des Sciences : obscurantisme, illusion”, ma première réaction fut la colère. Les pensées qui me vinrent à l’esprit peuvent être résumé ainsi :”Quel gâchis ! Voilà un homme jeune, intelligent, profondément chrétien, bourré de connaissances et qui passe complètement à côté de l’essentiel ! Quel dommage alors qu’il est si important, voire vital, pour l’Église, qu’il y ait en son sein des gens qui comprennent l’importance (et l’opportunité pour elle) du “Réenchantement du Monde !”

Une analyse plus réfléchie de votre texte, l’influence de Jean-François Lambert (qui vous écrira aussi un commentaire sur ce sujet) et la récente affaire Sokal m’ont amené à nuancer ce jugement : Votre texte est très important car il permet de clarifier le débat, même si ce que je sens derrière lui (et que confirme la lecture d’“Au coeur des Sciences”), me paraît mener la réflexion chrétienne dans une impasse.

Au premier degré vous avez, en fait, parfaitement raison. Le “Réenchantement du Monde” tel que vous le décrivez, qui, en s’inspirant du positivisme et du constructivisme, prétend libérer l’homme de tout dogmatisme, de toute vérité qui ne serait pas réductible à elle-même, bref un Réenchantement du Monde qui libérerait l’homme de Dieu (ou des dieux) tout en le libérant du matérialisme scientiste et déterministe au profit d’une auto-organisation et d’une “complexité” définie en termes vagues est ainsi incompatible avec toute approche chrétienne quelle qu’elle soit, et probablement dangereux à terme pour la société. Et il est vrai que de grandes personnalités scientifiques ont employé le terme de “Réenchantement” dans ce sens.

L’expression peut aussi être employée dans un sens gnostique, comme le montre J.L. Schlegel (“La Gnose ou le Réenchantement du Monde” Études, mars 87, p 389). Bien que cette approche ne soit pas non plus compatible avec le christianisme, elle échappe me semble-t-il à vos critiques de la page 288. Il s’agit de retrouver l’Être, le Divin, le Moi, le Réel véritable derrière les démarches réductionnistes. On ne peut donc pas parler ici de négation de la vérité, encore moins de positivisme. C’est particulièrement clair dans l’oeuvre d’un David Bohm, bien qu’il puisse être considéré comme à cheval sur cette catégorie de réenchantement et la suivante.

Car il existe une troisième forme de “Réenchantement du Monde” ! Si pendant des siècles, chez les chrétiens comme chez les grecs, le monde a pu paraître comme “enchanté” c’est qu’il fallait faire appel à toutes sortes d’entités (et le plus souvent à Dieu lui-même) non situées dans notre monde, pour expliquer les faits que nous constations (souvenez-vous que Kepler faisait encore appel à la “poussée des anges” pour expliquer la rotation des planètes). Puis, comme le dit le sociologue Saul Karz avec son franc parler : “Nous avons fini par comprendre que nous nous racontions des bobards. Maintenant que ces illusions se sont dissipées, nous avons une vision plus lucide et plus exacte du Monde, même s’il s’agit d’un monde désenchanté”.

Mais dans quelle mesure cette vision d’un monde où aucun autre niveau de réalité, aucune extériorité fondatrice ne peuvent exister, est-elle la plus exacte, la plus en phase avec nos connaissances scientifiques et rationnelles ?

C’est là que prend place ce qui est pour moi le véritable “Réenchantement du Monde” : celui qui, de l’intérieur de la Science, sans faire nullement appel à la métaphysique qui ne viendra qu’après (et c’est là je crois notre principal point de désaccord) décrit les limites de la Science. Comme le théorème de Gödel constitue une démonstration logique des limites de la démonstration logique, de même la science actuelle, dans tous les domaines, s’ouvre sur un au-delà de la science, dont la science ne peut rien dire... sauf qu’il existe. Ce qui est tangible, calculable, observable montre par sa propre analyse rationnelle l’existence de quelque chose qui est intangible, inobservable... mais néanmoins nécessaire. Notre niveau de réalité situé dans le temps, l’espace, l’énergie et la matière ne peut être considéré comme cohérent sans l’existence d’un autre niveau de réalité échappant complètement au temps, à l’espace, l’énergie et la matière. Voilà selon ce “nouveau paradigme” le message qui surgit actuellement de toutes les grandes disciplines scientifiques : de la physique quantique avec Bernard d’Espagnat et Bohm, de la neurologie avec Libet et Lambert (voir textes joints) de la biologie évolutionniste avec Dambricourt-Malassé et Denton, de l’astrophysique avec Trinh Xuan Thuan et Dyson, des mathématiques avec Connes et Penrose.

Une fois ce préalable rempli, alors on peut commencer à parler de métaphysique. Car la condition nécessaire mais non suffisante pour envisager la validité d’une approche religieuse est remplie. Bien sûr la science ne va pas démontrer telle ou telle assertion métaphysique, telle ou telle religion, mais elle va montrer la faisabilité du concept et c’est déjà énorme ! (les articles “Science et Sens”, “Science et religion” et surtout, “Science et Transcendance” écrits par, Michael Heller un ami de Jacques Demaret et qui me semble le plus important - tournent de différentes façons autour de cette démarche que vous jugerez sans doute concordiste). Comme la science ne peut rien dire de plus sur le réel, il est logique, à partir de là, d’étudier les différentes grandes religions de l’humanité car l’idée même de révélation ne peut être écartée ne serait-ce qu’à titre d’hypothèse.

“Nous ne pouvons pas exclure que d’autres formes de connaissances nous donnent également des lueurs sur le Réel” Bernard d’Espagnat. Contrairement à ce que nous croyez (“Au Coeur de la Science” p. 107), cet auteur (pour moi le plus important avec Jean-François Lambert pour la défense des conceptions que vous et moi nous partageons) s’écarte de l’idéalisme kantien en affirmant justement (comme vous !) que le réel n’est pas entièrement voilé et que l’on peut avoir des lueurs sur lui : “D’une manière vague - et impossible, hélas à préciser ! -. Je suis donc malgré tout amené à reconnaître que les structures de la physique mathématique sont au moins un point de rencontre entre l’homme et l’être : et qu’à ce titre elles ouvrent au premier des perspectives - lointaines certes, mais cependant non illusoires - vers le second” (“A la Recherche du Réel”, p. 168).

A côté de votre brillante démonstration sur les conditions permettant l’existence d’une métaphysique rigoureuse, la démarche que je viens de décrire vous paraîtra beaucoup moins solide car comme toute démarche “concordiste”, elle est tributaire de l’évolution des sciences. Eh bien je pense que c’est exactement l’inverse... Je pense que cette démarche est beaucoup plus solide que la vôtre et que c’est pour cela qu’il serait catastrophique qu’elle continue, comme c’est le actuellement, à être si peu comprise par l’Église. En effet, elle repose sur de très nombreux piliers et pour qu’elle s’effondre, il faudrait les couper tous (comme les têtes de l’Hydre) et cela semble très peu probable.

C’est la flexibilité même de cette démarche qui fait sa force. On pourrait dire qu’elle adopte les principes mêmes du nouveau paradigme dans sa structure alors que la vôtre a la forme linéaire de la science “classique” : si un maillon casse, tout s’écroule.

Et il y a au moins deux maillons faibles : le non-contradictoire et le principe d’objectivité. Certains acteurs du nouveau paradigme pensent que Lupasco sera reconnu un jour comme l’un des plus grands penseurs du siècle, justement parce qu’il a “assassiné” philosophiquement la logique du tiers exclu d’Aristote au profit d’une logique du tiers inclus qu’il a (en plus !) tirée de la physique quantique. Par une ironie étonnante, il se trouve que le prêtre qui est, à ma connaissance, le plus au fait du nouveau paradigme en France, Thierry Magnin (Physicien, Directeur de laboratoire à l’École des Mines de Saint-Etienne, Membre de la direction du CNRS pour la Physique) a consacré sa thèse de théologie à l’utilité de la logique du contradictoire en Science et en Théologie ! (voir”Quel Dieu pour un Monde Scientifique” Nouvelle cité p 79-98). Et il y est plus proche de vous que moi puisqu’il critique aussi l’expression “Réenchantement du Monde” (mais pas dans les mêmes termes, voir p 40-43) !

Si les mêmes conceptions chrétiennes peuvent être éclairées à partir de deux logiques opposées, vous admettrez que cela trouble un peu la limpidité de votre démonstration.

Quant à un philosophe athée comme André Comte-Sponville, il attaquerait votre principe d’objectivité en se basant sur le “scepticisme tranquille” de Montaigne. Si “Je ne sais rien” et “Je sais que je ne sais rien” constituent des assertions, “Que sais-je ?” ne constitue pas me semble-t-il, une assertion ; du moins Comte-Sponville argumenterait dans ce sens et c’est pour cela, dirait-il, que Montaigne est plus “dangereux” pour vos idées que n’importe quel autre philosophe (voir “Valeurs et vérité” PUF et aussi l’oeuvre de Marcel Conche).

Par ces quelques propos je cherche juste à montrer qu’un athée a parfaitement les moyens de déstabiliser votre édifice. Il s’agit là d’idées, et de tels débats sont rarement tranchés. La démarche du “Réenchantement du Monde” est basée sur des faits nombreux et indépendants entre eux, c’est ce qui fait sa force et sa crédibilité auprès de non croyants. Mais l’affaire Sokal et votre fameux article doivent faire réfléchir ceux qui comme moi ont consacré leur vie à la diffusion du Réenchantement du Monde (de type 3 bien sûr !) et à l’explicitation de son importance pour les religions en général et l’Église catholique en particulier.

Car il est clair que la cible première de Sokal est constituée de gens avec qui nous sommes en désaccord absolu et que nous ne pouvons que nous réjouir de les voir “bousculés” ainsi. Sokal dit bien que sont but est de “réconcilier la gauche avec la science”, c’est à dire avec une “vision ontologique” de la science comme voie d’accès à la véritable connaissance, qui, si elle ne va pas jusqu’à diviniser la science, comme le scientisme du siècle dernier, s’inscrit dans le même type de démarche.

Sa cible est donc constituée des positivistes et des constructivistes que vous dénoncez dans votre article. C’est à dire les disciples de Feyerabend pour lequel la science “est une forme de superstition comme une autre”, pour qui il peut y avoir une science féministe, “tiers-mondiste”, etc... puisque tout est relatif. Comme vous le dites, cela contient en germe un risque de totalitarisme (les nazis ne parlaient-ils pas de “science aryenne” et de “science juive”, eux aussi étaient dans le même relativisme). Voir ridiculisée une revue capable d’accepter un texte parlant de “mathématiques libératoires” pour la femme grâce à un rapprochement entre l’axiome du choix et la liberté de choix pour l’avortement, ne peut a priori que nous remplir d’aise.

Mais si on lit l’article de Weinberg dans la “New York Review of books”, on voit que même si on l’approuve à 80% (je parle en % du texte), adopter ou valider une telle démarche revient à disqualifier totalement la démarche du “Réenchantement” de type 3. Ceux qui s’occupent des implications métaphysiques de la science sont mis strictement sur le même plan que les “cibles”. Pourtant dans un “Réenchantement de type 3” (il faut préciser que nous parlons bien d’un Réenchantement de la vision que l’on peut avoir du monde grâce aux sciences, l’expression “Réenchantement des sciences” ne voulant rien dire, à ma connaissance) prétend utiliser la raison et restaurer les notions de Réel et de Vérité en les mettant à l’abri de toute déconstruction (“Réel voilé” ou vérité si forte qu’au coeur même des mathématiques, elle transcende la notion de démonstrabilité, voir Penrose, “Les Ombres de l’Esprit” et “Kürt Gödel” Hao Wang Armand Colin p 201).

Mais, et c’est bien là que votre article nous amène à réfléchir, il a indiscutablement une communauté de méthode entre notre démarche et la démarche de type 1, celle que vous critiquez et que ridiculise Sokal. Cela disqualifie-t-il notre démarche ? Non, selon moi, et pour deux raisons.

“Au départ le fou et le saint se ressemblent comme des frères jumeaux. Au départ le fou et le saint ont cette même insensée prétention de dire la vérité. C’est après que cela se gâte. Le fou est celui, qui énonçant la vérité, la rabat sur lui, la capte à son profit. Le saint est celui qui énonçant la vérité, la renvoie aussitôt à son vrai destinataire, comme on rajoute sur une enveloppe l’adresse qui manquait. (“Le Très Bas”, Christian Bobin).

De la même façon, des “conditions initiales” très proches peuvent amener à des conclusions loufoques ou à des suggestions novatrices. Par honnêteté intellectuelle, je vous envoie le “pire” (au sens de Sokal) article que j’ai écrit (bulletin des Bénédictins de Ganagobie p 12).

Contrairement à ce qui est dit dans le “chapeau” il ne s’agit pas d’un “résumé” du séminaire que j’ai eu l’honneur de faire pour cette communauté. En effet depuis deux ans, je fais des séminaires (d’une durée de 8 heures) pour des communautés de moines bénédictins, qui présentent le “Réenchantement du Monde” dans la voie indiquée dans cette lettre et les documents ci-joints ; je dois dire que ces séminaires ont toujours remporté une vive approbation.

Il s’agit de mon article le plus “poétique”, le plus vulgarisé et le moins rigoureux.

Ce que je dis sur la portée anti-totalitaire du théorème de Gödel peut sembler très proche des absurdités dites volontairement par Sokal sur les conséquences de la relativité. Pourtant je maintiens, sur le fond, ces propos et affirme que la notion de “conditions initiales proches” dans le raisonnement, avec de “grandes divergences à l’arrivée” s’applique ici.

On pourrait aussi soutenir cet appel du “discernement” entre des méthodes proches par l’étude de certains faits, comme dans le mimétisme, qui peuvent avoir une explication parfaitement darwinienne, alors que d’autres faits, pourtant très semblables, ont une portée totalement anti-darwinienne.

La grande critique que l’on peut faire à cette démarche, c’est celle de la “confusion des genres”. Ma deuxième raison de répondre “non” sera donc un “éloge non de la confusion des genres” mais de la séparation des genres ! Platon, Aristote, Newton, Leibnitz et tant d’autres n’ont pas tracé de barrière entre sciences, philosophie, métaphysique ou théologie. La séparation des genres n’existe que depuis le XVIIème siècle. Est-ce à dire que les penseurs des siècles précédents étaient moins avancés ? Ou est-ce que cela veut simplement dire que la “séparation des genres” est une mode qui provient des démarches réductionnistes et qui sont apparues au XVIème siècle ? En quoi la “non-séparation des genres” a-t-elle moins de potentialités à nous amener vers la vérité que la démarche contraire ? Et si elle avait au contraire plus de potentialités pour cela ?

Cette interrogation nous amène à la question du concordisme. Aujourd’hui tout religieux qui parle sur le thème “Science et Foi” prend le soin de dire que “bien sûr, il faut éviter le concordisme”. C’est une sorte de “figure imposée” comme en patinage artistique, et cela me met en colère. Dans le point 4 de votre article, vous dites “Comment peut-on éviter le néo-coeurconcordisme ?” mais vous ne dites pas pourquoi il faudrait l’éviter. Faites un instant l’hypothèse que le néo-concordisme soit un don de Dieu à l’humanité pour l’aider à sortir du matérialisme actuel. Ne serait-il pas scandaleux que ce soit les chrétiens qui en aient le plus peur ?

La justification théologique du néo-concordisme me parait se trouver dans le texte suivant et être difficile à réfuter : “Foi et Science : Bien que la foi soit au-dessus de la raison, il ne peut jamais y avoir de vrai désaccord entre elles. Puisque le même Dieu qui révèle les mystères et communique la foi a fait descendre dans l’esprit humain la lumière de la raison, Dieu ne pourrait se nier lui-même, ni le vrai contredire jamais le vrai. (...) les réalités profanes et celles de la foi trouvent leur origine dans le même Dieu. Bien plus, celui qui s’efforce, avec persévérance et humilité, de pénétrer les secrets des choses, celui-là, même s’il n’en a pas conscience, est comme conduit par la main de Dieu, qui soutient tous les êtres et les fait ce qu’ils sont”. (Catéchisme de l’Église Catholique, p. 45). Si c’est le même Dieu qui a créé le Monde et qui s’est révélé à l’homme, comment Science et Foi pourraient-elles ne pas concorder ???

Si on croit que le monde a été créé, que l’Univers n’est pas ontologiquement suffisant, que l’évolution n’a pas eu lieu entièrement par hasard, que la conscience ne peut être entièrement expliquée en termes d’activités neuronales, cela n’a-t-il pas des conséquences au plan strictement scientifique ? Cela ne peut-il pas déboucher sur une théologie “poppérienne” capable de faire des prédictions réfutables au plan scientifique, ce qui différencierait - enfin ! - la théologie chrétienne moderne de la démarche des voyantes qui, quoi qu’elles disent, auront toujours raison parce qu’elles ne prennent aucun risque ?

La justification pratique du néo-concordisme, c’est que l’on peut répondre par un “oui” franc et massif à la question de votre point 1 : “La nature et le projet de la science classique issue de Galilée et Newton ont-ils vraiment changés depuis l’avènement de la relativité et de la mécanique quantique ?”. Comme le montre Jean Fourastié (“Ce que je crois” Grasset 1981), “la science classique reste habitée par la certitude d’expliquer tout le réel à partir du réel”. Le mot réel désigne ici le réel proche au sens de B. d’Espagnat, le réel situé dans le temps, l’espace, l’énergie et la matière (Même à quinze milliards d’années, il s’agit encore bien sûr, d’un réel proche). Le fait que tous les grands domaines de la science soient en train de montrer que ce réel n’est pas auto-explicatif, qu’il n’est cohérent que si on fait appel à un surréel (Fourastié), un réel lointain (B. d’Espagnat), un univers primaire (Bohm), bref un autre niveau de réalité est bel et bien en train de changer (lentement !) “la nature et le projet de la Science !”

Les raisons que vous invoquez pour rejeter le concordisme (p 289 et 291) sont qu’il faut “tordre” les faits scientifiques, les modifier, pour les rendre homogènes à la théologie, ce qui est bien sûr inacceptable pour le scientifique comme pour le théologien. Mais cela était la situation passée, celle de l’époque de la science classique. Aujourd’hui il ne s’agit pas de recommencer l’erreur de vouloir bâtir une “science catholique” et de tordre les faits... Il s’agit simplement d’accepter de courir après les faits qui nous précèdent, eux, dans la voie du concordisme, ... C’est ce que font de plus en plus de jeunes scientifiques, alors que les théologiens ne commencent même pas à marcher, eux !

Il faut noter au passage qu’il y a un problème de définition. Qu’est-ce exactement pour vous le concordisme ? Il y a plusieurs définitions du mot. Selon celle qu’on adopte, Heller, Kovalevsky et moi, nous sommes concordistes ou nous ne le sommes pas. Même Thierry Magnin qui est moins concordiste qu’Anne Dambricourt-Malassé et moi (si l’on trace une “échelle du concordisme”) peut être considéré comme concordiste bien qu’il fasse à chaque fois son petit couplet contre le concordisme (figure imposée !).

Voici ma définition : les faits scientifiques sont comme des pièces d’un puzzle qui représenteraient chacune des images qui, à elles seules, auraient une signification propre. Mais en observant certaines pièces on pourrait détecter des “symptômes” suggérant que ces pièces peuvent s’emboîter dans un ensemble plus vaste. Les révélations venues de la religion seraient des pièces supplémentaires ; une fois emboîtées en elles, les pièces scientifiques, tout en gardant leur signification propre, contribueraient à construire une image plus vaste ayant une autre signification que celle que la science seule peut donner. C’est la possibilité de cet emboîtement que j’appelle concordisme ou néo-concordisme.

Voici un exemple pratique. J’ai eu l’honneur de faire partie des 15 observateurs invités à assister à la session plénière de l’Académie Pontificale des Sciences en octobre 1996, où le Saint-Père a fait un discours sur l’évolution qui a eu un certain retentissement. Il y dit : “C’est en vertu de son âme spirituelle que la personne humaine toute entière, jusque dans son corps, possède une telle dignité. Si le corps humain tient son origine de la matière vivante qui lui préexiste, l’âme spirituelle est immédiatement créée par Dieu. En conséquence les théories de l’évolution qui, en fonction des philosophies qui les inspirent, considèrent l’esprit comme émergeant des forces de la matière vivante, ou comme un simple épiphénomène de cette matière, sont incompatibles avec la vérité de l’homme.

Avec l’homme nous nous trouvons donc devant une différence d’ordre ontologique, devant un saut ontologique (c’est moi qui souligne) pourrait-on dire. Mais poser une telle discontinuité ontologique, n’est-ce pas aller à l’encontre de cette continuité physique qui semble être comme le fil conducteur des recherches sur l’évolution ?”

J’ai demandé à l’un des bras droits du Cardinal Ratzinger comment il résolvait cette difficulté. Il m’a répondu ainsi :”Nous avons des squelettes d’hommes semblables à nous qui remontent à des dizaines de milliers d’années mais rien ne nous dit qu’au plan de leur conscience, de leur perception du bien et du mal, ces hommes soient comme nous. L’âme spirituelle créée par Dieu a pu être donnée soudainement à l’une de ces générations d’hommes préhistoriques sans que rien ne permette, bien sûr, de distinguer leurs fossiles de ceux de leurs ancêtres !”.

Il ne s’agit pas ici de se moquer d’un valeureux théologien. Pour sauver le dogme catholique dans la direction indiquée (à juste titre) par le Pape, cela semble la seule solution. On peut néanmoins imaginer la réaction de tout homme cultivé, non chrétien, mais s’interrogeant sincèrement sur les questions fondamentales : il serait mort de rire devant le côté 100% “ad hoc” de l’hypothèse, et il continuerait sa quête dans une autre direction que le christianisme. C’est là qu’on voit les risques que comportent les théologies non poppériennes qui ont cours actuellement. Quelles que soient leurs subtilités et leurs qualités philosophiques, leur côté invérifiable les ravalent, pour le “non croyant chercheur sincère”, au rang des prédictions des voyantes “non extralucides” qui s’arrangent, comme je l’ai dit plus haut, pour ne pouvoir jamais être prises en “flagrant délit d’erreur”. Est-ce là toute l’ambition que doit avoir une théologie chrétienne pour le XXIème siècle ? Est-ce là une façon de répondre, à la formidable quête de sens qui développe ?

Derrière ces propos le Pape semble chercher désespérément (je dirais presque, avec tout le respect que je lui doit, de façon touchante) une théorie... comme celle d’Anne Dambricourt-Malassé ! Elle démontre que le passage du non-sapiens au sapiens s’accompagne d’un saut ontologique, d’une discontinuité fondamentale, puisque l’on passe sans intermédiaire, en une génération, d’une embryogenèse fondamentale à une autre. L’existence d’un tel saut au plan scientifique n’est nullement une preuve de l’existence du saut ontologique dont parle le Pape mais elle lui donne soudain une énorme crédibilité (alors que sans cette théorie, postuler un tel saut paraît absurde). C’est cela que j’appelle faire “un pas en plus” dans mon article “Science et Sens” et c’est un exemple parfait de ce que j’appellerais le “bon concordisme” par rapport au “mauvais concordisme”, comme celui de Tipler dans son ouvrage “La Physique de l’immortalité”.

Ici, comme dans d’autres cas, toute démarche non-concordiste soit contribue à ridiculiser la foi chrétienne aux yeux du non chrétien, soit doit nier les fondements de celle-ci. Voilà pourquoi il me paraît logique d’écrire que “la théologie du XXIème siècle sera concordiste ou ne sera pas”.

Lorsque Anne Dambricourt-Malassé a présenté ses travaux au Collège de France, un honorable jésuite de 80 ans s’est levé pour lui reprocher de mélanger Foi et Science. Elle a simplement répondu “Moi, je ne suis pas schizophrène !”. Le jésuite, le souffle coupé par le “culot” de cette jeune femme, s’est rassis sans pouvoir rien dire. Cette anecdote montre combien le concordisme paraît une attitude normale pour un nombre croissant de jeunes scientifiques (voir “Darwin Black Box” de Michel Behe (Free Press 1996) et “L’Evolution a-t-elle un sens”, Michaël Denton, à paraître dans ma collection “Le Temps des Sciences” chez Fayard en 1997) et le non-concordisme une aberration.

Un théologien comme Claude Tresmontant affirme avec force être un “réaliste acharné” ce qui l’amène à rejeter les approches type “réel voilé”. Il y a une proximité méthodologique entre cette approche chrétienne et celle d’un “matérialiste acharné” tel Steven Weinberg avec, bien sûr, une divergence philosophique.

De la même façon il y a une proximité méthodologique entre nous et les tenants de l’auto-organisation (voir mon article “Science et Sens” sur ce point) avec une égale divergence philosophique.

Finalement, et après une réflexion approfondie provoquée par votre article, il existe une raison théorique et une raison pratique de préférer notre démarche à la vôtre malgré les risques que cette première peut comporter. La raison théorique, c’est que si l’on croit vraiment que la création et la révélation ont une même origine, le concordisme paraît plus à même de nous approcher de la Vérité que votre démarche, trop “discordiste” malgré la haute qualité de vos efforts.

La raison pratique, c’est que l’avenir le plus probable qui attend votre démarche est (si j’ose dire) de “périr étouffée entre Prigogine et Weinberg !”

Si c’est la méthodologie à la Weinberg qui l’emporte, c’est à dire une rupture nette entre culture et sciences exactes, malgré la force avec laquelle, dans “Au coeur des Sciences”, vous cherchez à montrer que la science ne peut pas se passer d’une réflexion métaphysique sur ces fondements, votre approche sera considérée comme une démarche “ad hoc”, presque aussi absurde, vue de l’extérieur de la chrétienté, que la proposition de l’adjoint du Cardinal Ratzinger que j’ai cité, et votre méthodologie comme pouvant être enterrée sans même prendre la peine de la réfuter ; cela peut être testé car je pronostique qu’“Au coeur des Sciences” recevra peu ou pas du tout de tentatives de réfutation en provenance d’un tel courant de pensée, celui des matérialistes réalistes non-positivistes.

Si c’est l’approche Prigogine qui l’emporte, c’est à dire les retrouvailles entre science et culture, là aussi votre démarche “passera aux oubliettes” (en ce qui concerne les non-chrétiens bien sûr).

C’est pourquoi, si la théologie chrétienne est toute entière sur des positions, proches des vôtres et n’explore pas le champ du “Réenchantement du Monde de type 3” elle risque carrément de disparaître du paysage intellectuel de l’Occident. Quelles que soient leurs qualités il serait dommage, avouez-le, que seuls les peuples du tiers-monde et les charismatiques prennent au sérieux la théologie chrétienne au XXIème siècle. Et c’est ce qui risque de se passer dans la situation actuelle.

Et c’est d’autant plus dommage que le “Réenchantement du Monde” permet de bâtir une théologie capable de rendre crédibles à la grande masse des déchristianisés les fondements de la foi chrétienne. Mais pour cela il faut faire le saut du concordisme. J’ai pu vérifier moi-même qu’une telle théologie était à même de toucher cette grande masse des ex- chrétiens qui existe actuellement en Europe et constitue donc une condition de la “nouvelle évangélisation”. Mais je ne suis pas théologien, aussi est-il dramatique qu’il y ait si peu de théologiens qui s’engage dans la voie ici décrite alors qu’elle est riche de tant de potentialités. Quel est le théologien qui osera le premier écrire un article sur “l’Urgence du Concordisme”. Le plus étonnant après toutes ces réflexions c’est que d’une certaine façon, nous sommes d’accord sur l’essentiel. Vous dites dans le point 3 de votre article : “Ne peut-on pas développer une pensée qui tout en admettant que nous pouvons nous approcher pas à pas de la vérité admet aussi que nous ne la possédons jamais totalement (ce qui évite le totalitarisme)”. C’est exactement ce que j’enseigne dans le cours de philosophie des sciences que je donne dans le MBA d’HEC.

C’est exactement la position du “Réel Voilé” ! Mais ne voyez-vous pas qu’il y a là une position platonicienne ? “La vérité préexistante qui nous déborde et qui nous fonde” ; c’est ce qui est situé à l’extérieur de la caverne. Et si nous sommes également “producteur de vérité”, c’est parce que nous élaborons des constructions à partir des projections des “ombres” de cette vérité, qui la complètent, qui la retrouvent en partie mais qui ne peuvent jamais la décrire complètement.

Il faut signaler ici que le platonisme que je défends n’est pas celui que vous critiquez mais une version moins dogmatique et plus moderne car en phase avec les découvertes scientifiques. (Voir mon article sur les “Symptômes de Sens”).

Ainsi, dans cette conception, le Réel véritable n’est pas le monde des “Idées Mathématiques” contrairement à ce que vous dites dans “Au coeur de la Science” p 53, le “Réel Mathématique” est inclu dans le “Réel voilé” et celui-ci le déborde infiniment. Mais le réel mathématique peut jouer un rôle de pont (voir plus haut la citation de d’Espagnat).

Cette conception tient compte de “l’autonomie et de la spécificité authentiques de l’action expérimentale” car rien n’empêche dans la caverne, un homme de découvrir un angle nouveau pour observer l’ombre d’une “Idée” et d’en déduire quelque chose de radicalement nouveau qui n’est pas contenu dans l’Idée dont il a observé l’ombre (telles les ombres chinoises d’une main qui peuvent montrer l’image d’un chien : le chien n’est pas dans la main mais dans l’imagination du spectateur, néanmoins c’est la main qui constitue le réel qui est à l’origine de cette innovation). Ainsi est définit “un platonisme soft” qui permet de respecter l’autonomie des acteurs. Il est très proche de la position de d’Espagnat “ Les Idées de Platon ne sont pas dans l’espace-temps mais elles existent indépendamment de l’esprit humain et sont la cause des phénomènes. C’est pourquoi, à propos du platonisme, on parle parfois de « réalisme des essences ». En ce sens-là (une réalité indépendante lointaine, probablement non située dans l’espace et dans le temps), le réalisme philosophique d’un physicien peut difficilement ne pas être un peu platonicien. Ainsi, Bohm lui-même, jadis porte-drapeau des physiciens « matérialistes », en est-il venu maintenant à dire que les objets perçus sont seulement des projections de ce qui est. Platon, lui, parlait « d’ombres ». La poésie à part, où est la différence ?”

Un tel platonisme apparaît ainsi comme le meilleur fondement pour le développement d’une théologie chrétienne solide qui soit en phase avec les nouveaux concepts scientifiques. C’est la meilleure voie pour échapper aux constructivistes, aux positivistes et à Sokal et Weinberg en même temps... peut-être la seule.

Il me reste à vous “rassurer” sur un dernier point, le N°2 de votre article. “Le Réenchantement contribue-t-il effectivement à redonner une place spécifique à l’être humain ?” Là aussi, la réponse est un “oui” franc et massif. Voir sur ce point les travaux ci-joints de Lambert (Jean-François !) pour qui il n’y a pas de véritable Réenchantement du Monde, s’il n’y a pas au préalable un Réenchantement de l’homme, et voir aussi l’article de Thierry Magnin.

Je serais donc très heureux d’avoir votre sentiment sur cette lettre et ce dossier. J’espère au moins vous avoir aidé à prendre conscience des potentialités que contient un “Réenchantement de type 3” pour la théologie chrétienne ou au minimum, à faire cesser la confusion qui semble être la vôtre entre le type 3 et le type 1 ou 2. Si Dieu le veut nous aurons certainement l’occasion de discuter de cela ensemble et avec d’autres personnes.

En attendant, je vous prie, Cher Monsieur, de bien vouloir recevoir l’expression de mes sentiments les plus amicaux.

Jean Staune





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