Le Réel voilé et la fin des certitudes, ou la vraie défaite d’Alan Sokal

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Les nombreux débats (1) qui ont eu lieu autour de "l’affaire Sokal" et de l’ouvrage que celui-ci a publié avec Jean Bricmont (2) nous paraissent fort mal engagés. Comment ne pas approuver les critiques adressées à des personnalités dont, par ailleurs, on loue la rigueur, et qui utilisent des concepts scientifiques qu’ils connaissent si mal qu’ils vont jusqu’à faire dire à des théorèmes de mathématique le contraire de ce qu’ils disent en réalité ? C’est pourquoi il parait impossible de défendre les "victimes" de Sokal, et les tentatives effectuées n’ont guère été convaincantes.

Mais nous voudrions traiter d’un tout autre aspect de l’affaire Sokal, qui, curieusement, n’a quasiment pas été évoqué jusqu’ici. Cette "affaire" n’a pas pour unique but de critiquer certains excès des sciences humaines. Elle se veut avant tout une machine de guerre contre l’idée que nous vivons une période exceptionnelle de l’aventure humaine, où nous assistons, fait sans équivalent depuis la Renaissance, à une "transformation des lois de la physique et de toute notre description de la nature" comme le dit le prix Nobel Ilya Prigogine (3) , c’est-à-dire l’émergence d’un "nouveau paradigme", d’une "nouvelle science" (quel que soit l’adjectif, "post-moderne" ou autre, qu’on lui accole). Sokal et Bricmont disent explicitement le contraire (p 123). Ce que nous voulons montrer c’est que la négation de cette émergence conduit Sokal et Bricmont à des incohérences au strict plan scientifique.

Cette nouvelle vision du monde qui prend à contre-pied celle issue du développement de la science classique depuis 500 ans, repose sur deux grands concepts. Tout d’abord l’idée qu’il existe une limite d’ordre ontologique et non pas uniquement pratique dans nos possibilités de comprendre la Nature (le principe d’incertitude d’Heinsenberg, par exemple), et que le réel que nous observons ne constitue pas la totalité du réel qui existe véritablement. En effet le réel observé est immergé dans le temps, l’espace, l’énergie, et la matière, or certains phénomènes, comme la non-séparabilité en mécanique quantique (démontrée expérimentalement dès 1982 - cf le Monde du 12 décembre 1982 - et spectaculairement confirmée par des expériences récentes (4) échappent justement à toutes ces dimensions, le réel "véritable" est donc pour nous "voilé" selon l’expression de Bernard d’Espagnat (5).

Le deuxième concept est issu de l’étude des systèmes dynamiques instables et de la théorie du chaos. Comme le dit Ilya Prigogine, l’un des principaux acteurs de cette révolution : "La Science classique privilégiait l’ordre, la stabilité [...] elle liait connaissance complète et certitude : dès lors que des conditions initiales appropriées étaient données, elle garantissait la prévisibilité du futur et la possibilité de rétrodire le passé. Dès que l’instabilité est incorporée, la signification des lois de la nature prend un nouveau sens. Elles expriment désormais des possibilités." Ainsi nous sommes à "un point crucial de cette aventure, au point de départ d’une nouvelle rationalité qui n’identifie plus science et certitude, probabilité et ignorance (6) ".

Dans sa parodie, Alan Sokal écrit au sujet de la "non-séparabilité", pour se moquer de la façon dont certains en parlent : "une observation faite ici et maintenant peut non seulement affecter l’objet observé, mais également un autre objet, aussi éloigné qu’on veut du premier. Ce phénomène - qu’Einstein appelait "fantomatique" - impose une réévaluation radicale des concepts mécanistes traditionnels d’espace, d’objet, de causalité et suggère une vision du monde alternative dans laquelle l’Univers est caractérisé par l’interconnexion et le holisme (7)". Or, lorsque Jean Bricmont parle, tout à fait sérieusement, du même phénomène (8), il le compare à l’action d’un magicien qui pourrait agir instantanément sur une personne donnée en manipulant son effigie et cela quelle que soit la distance qui les sépare. Certes on ne peut pas transmettre d’information en utilisant l’existence de cette influence à distance, "mais les autres aspects sont bien là, et ils sont déconcertants : instantanéité, individualité, non décroissance avec la distance". Et Bricmont n’hésite pas, pour qualifier cette action "qui ne décroît pas avec la distance, contrairement à toutes les forces connues en physique", et qui "se propage plus vite que la vitesse de la lumière", à parler des "propriétés magiques de la non-localité quantique (9)", allant ainsi presque plus loin que Sokal (dans son canular) vers "l’interconnexité", le "holisme" et "la remise en cause des notions d’espace et d’objet".

Étant donné que l’un des points-clé du nouveau paradigme, est qu’on ne peut pas décrire en totalité le réel à l’aide de concepts familiers, Sokal et Bricmont prennent le contre-pied de cette position en écrivant, non sans hardiesse : "Pour nous, la démarche scientifique n’est pas radicalement différente de l’attitude rationnelle dans la vie courante [...] On peut par conséquent avoir de sérieux doutes sur toute philosophie des sciences dont on s’aperçoit qu’elle est manifestement erronée lorsqu’elle est appliquée à l’épistémologie de la vie quotidienne (10)". Mais dans une discussion avec Prigogine et son équipe, Bricmont, voulant réhabiliter le déterminisme de Laplace, affirma qu’il était faux de dire que notre vision des lois de la Nature avait changée puisqu’un esprit omniscient (Dieu ?) aurait une vision déterministe grâce à une connaissance complète de toutes les conditions initiales. Bricmont se rattache ainsi à une philosophie des sciences qui est clairement en contradiction avec notre "épistémologie de la vie quotidienne", laquelle nous enseigne qu’aucun homme ni même aucune entité de dimension finie ne peut être omniscient. Enfin, Sokal et Bricmont eux-mêmes, quand ils présentent les fondements de la relativité nous disent qu’il y a une contradiction "entre la relativité et une extrapolation naturelle mais (nous le savons maintenant) erronée de notre expérience quotidienne" (11). Contradiction dont l’existence... contredit les propos précédents de Sokal et Bricmont ! Certes ils essaient de s’en tirer en disant que la contradiction est entre une extrapolation de notre expérience quotidienne et la relativité et non entre cette dernière et notre expérience quotidienne. Ce faisant ils s’enfoncent encore un peu plus car, d’abord, il existe des phénomènes relativistes (certes très faibles) observables dans notre vie quotidienne et, ensuite, le débat de fond concerne la validité (ou pour eux la non-validité) d’une philosophie des sciences qui contredirait notre expérience quotidienne et c’est justement à une telle philosophie que nous introduit la relativité d’Einstein.

Ainsi, en résumé, Sokal, dans sa volonté de relativiser le côté "magique" de la mécanique quantique contredit Bricmont, lequel, dans sa volonté de lutter contre "la fin des certitudes" contredit l’ouvrage de Sokal et Bricmont, qui se contredit lui-même pour boucler la boucle. Cela est d’autant plus savoureux qu’on ne peut nier l’impression de clarté logique et méthodologique, de rationalité, qui se dégage des différents textes de Sokal et Bricmont.

On comprendra que cela soit suffisant pour que l’une des grandes revues scientifiques française (12) affirme dans le compte-rendu qu’elle publie de leur ouvrage que Sokal et Bricmont pourront avoir le plaisir de s’inclure eux-mêmes dans une édition revue et augmentée "d’Impostures Intellectuelles" !!

Le blocage conceptuel qu’éprouvent certains scientifiques devant le nouveau paradigme peut aller très loin. Le prix Nobel de physique Murray Gell Mann, spécialiste de la mécanique quantique affirme, dans son ouvrage "le Quark et le Jaguar" (13), que dans le phénomène de non-séparabilité, il n’y a aucune action à distance. Il a parfaitement le droit de bâtir une théorie visant à démontrer cela. Mais non seulement il laisse entendre que tous les physiciens sont d’accord sur ce point, mais il fait référence à un célèbre article de John Bell (14), l’un des plus grands spécialistes du domaine. Or l’article de Bell est tout entier destiné à montrer que ce phénomène "ne peut être expliqué sans une action à distance" (cette phrase qui revient à trois reprises dans l’article de Bell est citée par... Bricmont dans son propre article).

Voici donc un Prix Nobel de Physique qui a lu un article concernant sa spécialité et qui affirme - de bonne foi !- que cet article dit le contraire... de ce qu’il dit en réalité ! C’est exactement comme si le Cardinal Bellarmin avait écrit : "mon excellent ami Galilée a parfaitement démontré que le Soleil tourne autour de la Terre, aussi toute autre spéculation dans ce domaine est désormais absurde." Il s’agit là d’un phénomène probablement comparable à celui décrit par Georges Orwell, sous le nom "d’arrêt du crime-pensée", dans "1984" (au moment où la réflexion du sujet va l’amener en contradiction avec le parti - ou avec sa vision du monde - il arrête sa réflexion et oublie qu’il l’a arrêtée).

Bien qu’il n’ait pas joué un rôle de premier plan dans "l’affaire Sokal", il n’est pas étonnant que Gell Mann soit un supporter de Sokal et Bricmont. La référence à Galilée n’est pas déplacée ici. En effet en période de changement de paradigme on constate toujours l’existence d’un obscurantisme visant à freiner le développement des idées nouvelles. Actuellement un "obscurantisme scientifique" s’exerce contre tous ceux qui attirent l’attention sur les évidences croissantes qui parlent en faveur de la réalité d’un nouveau paradigme dont l’importance serait comparable à celle du passage du Moyen Age à la Renaissance, à cause des modifications qu’il introduit dans notre vision du monde.

Voilà donc le véritable enjeu de l’affaire Sokal (au-delà d’une critique justifiée de certains excès des sciences humaines) : cette démarche pourrait étouffer ou déconsidérer certains des aspects les plus féconds de la recherche dans les sciences exactes elles-mêmes. Voilà peut-être pourquoi, un de leurs confrères, physicien théoricien comme eux, a osé dire que l’action de Sokal et Bricmont pourrait "rabaisser la science jusqu’au niveau de l’imbécillité".(15)

Mais soyons positifs ! A terme, les "sokaliens" perdront la bataille car ils se montreront incapables de prendre en compte les concepts les plus novateurs surgis au coeur de leur propre discipline scientifique.