Le Réel voilé et la fin des certitudes, ou la vraie défaite d’Alain Sokal

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Par Jean Staune

Les nombreux débats qui ont eu lieu autour de « affaire Sokal » et de l’ouvrage que celui-ci a publié avec Jean Bricmont nous paraissent fort mal engagés. Comment ne pas approuver les critiques adressés à des personnalités dont, par ailleurs, on loue la rigueur, qui utilisent des concepts scientifiques qu’ils connaissent si mal qu’ils vont jusqu’à faire dire à des théorèmes de mathématiques le contraire de ce qu’ils disent en réalité ? C’est la raison pour laquelle, comme le montre la lettre de Bernard d’Espagnat, le canular de Sokal était salutaire et nécessaire.

Mais nous voudrions traiter d’un tout autre aspect de l’affaire Sokal, qui, curieusement, n’a quasiment pas été évoqué jusqu’ici. Cette « affaire » n’a pas pour unique but de critiquer certains excès des sciences humaines. Elle se veut avant tout une machine de guerre contre l’idée que nous vivons une période exceptionnelle de l’aventure scientifique, où nous assistons, fait sans équivalent depuis la Renaissance, à une « transformations des lois de la physique et de notre description de la nature », comme le dit le prix Nobel Ilya Prigogine , c’est-à-dire l’émergence d’un « nouveau paradigme » d’une « nouvelle science » ( quel que soit l’adjectif, « post-moderne » ou autre qu’on lui accole). Sokal et Bricmont disent explicitement le contraire (p 123).

Ce que nous voulons montrer, c’est que la négation de cette émergence conduit Sokal et Bricmont à des incohérences au strict plan scientifique.

Cette nouvelle vision du monde, qui prend à contre-pied celle issue du développement de la science classique depuis 500 ans, repose sur deux concepts. Tout d’abord l’idée qu’il existe une limite d’ordre ontologique et non pas uniquement pratique dans nos possibilités de comprendre la Nature (Le principe d’incertitude d’Heinsenberg, par exemple), et que le réel que nous observons ne constitue pas la totalité du réel qui existe véritablement.

En effet le réel observé est immergé dans le temps, l’espace, l’énergie, et la matière, or certains phénomènes, comme la non-séparabilité en mécanique quantique (démontrée expérimentalement dès 1982- cf le Monde du 12 décembre 1982- et spectaculairement confirmée par des expériences récentes ) échappent justement à toutes ces dimensions, le réel « véritable » est donc pour nous « voilé » selon l’expression de Bernard d’Espagnat .

Le deuxième concept est issu de l’étude des systèmes dynamiques instables et de la théorie du chaos. Comme le dit Ilya Prigogine, l’un des principaux acteurs de cette révolution : « La Science classique privilégiait l’ordre, la stabilité (…). Elle liait connaissance complète et certitude : dès lors que des conditions initiales appropriées étaient données, elles garantissait la prévisibilité du futur et la possibilité de reproduire le passé. Dès que l’instabilité est incorporée, la signification des lois de la nature prend un nouveau sens. Elles expriment désormais des possibilités ». Ainsi nous sommes à un « point crucial de cette aventure, au point de départ d’une nouvelle rationalité qui n’identifie plus science et certitude, probabilité et ignorance »

Dans sa parodie, Alain Sokal écrit au sujet de la « non-séparabilité », pour se moquer de la façon dont certains en parlent : « Une observation faite ici et maintenant peut non seulement affecter l’objet observé, mais également un autre objet, aussi éloigné qu’on veut du premier. Ce phénomène –qu’Eistein appelait « fantomatique » - impose une réévaluation radicale des concepts mécanistes traditionnels d’espace, d’objet, de causalité et suggère une vision du monde alternative dans laquelle l’Univers est caractérisé par l’interconnexion et le holisme ».

Or, lorsque Jean Bricmont parle, tout à fait sérieusement, du même phénomène ·, il le compare à l’action d’un magicien qui pourrait agir instantanément sur une personne donnée en manipulant son effigie et cela quelle que soit la distance qui les sépare. Certes on ne peut pas transmettre d’information en utilisant l’existence de cette influence à distance, « mais les autres aspects sont bien là, et ils sont déconcertants : instantanéité, individualité, non décroissance avec la distance. »

Et Bricmont n’hésite pas, pour qualifier cette action « qui ne décroît pas avec la distance, contrairement à toutes les forces connues en physiques », et qui « se propage plus vite que la vitesse de la lumière », à parler des « propriétés magiques de la-localité quantique », allant ainsi presque plus loin que Sokal (dans son canular) vers « l’interconnexion », le « holisme » et « la remise en cause les notions d’espace et d’objets ».

Etant donné que l’un des points clés du nouveau paradigme est qu’on ne peut pas décrire en totalité le réel à l’aide de concepts familiers, Sokal et Bricmont prennent le contre-pied de cette position en écrivant, non sans hardiesse : « Pour nous, la démarche scientifique n’est pas radicalement différente de l’attitude rationnelle dans la vie courante (…). On peut par conséquent avoir de sérieux doutes sur toute philosophie

Mais dans une discussion avec Prigogine et son équipe, Bricmont, voulant réhabiliter le déterminisme de Laplace, affirma qu’il était faux dire que notre vision des lois de la Nature avait changé, puisqu’un esprit omniscient (Dieu ?) aurait une vision déterministe grâce à une connaissance complète de toutes les conditions initiales. Bricmont se rattache ainsi à une philosophie des sciences qui est clairement en contradiction avec notre « épistémologie de la vie quotidienne », laquelle nous enseigne qu’aucun homme ni même aucune entité de dimension finie ne peut être omniscient.

Enfin, Sokal et Bricmont eux-mêmes, quand ils présentent les fondements de la relativité, nous disent qu’il y a une contradiction « entre la relativité et une extrapolation naturelle mais (nous le savons maintenant) erronée de notre expérience quotidienne ». Contradiction dont l’existence… contredit les propos précédents de Sokal et Bricmont !

Certes ils essaient de s’en tirer en disant que la contradiction est entre une extrapolation de notre expérience quotidienne et la relativité et non entre cette dernière et notre expérience quotidienne. Ce faisant ils s’enfoncent encore un peu plus car d’abord, il existe des phénomènes relativistes (certes très faibles) observables dans notre vie quotidienne et, ensuite, le débat de fond concerne la validité (ou pour eux la non-validité) d’une philosophie des sciences qui contredirait notre expérience quotidienne, et c’est justement à une telle philosophie que nous introduit la relativité d’Einstein.

Ainsi, en résumé, Sokal, dans sa volonté de relativiser le côté « magique » de la mécanique quantique, contredit Bricmont, lequel, dans sa volonté de lutter contre « la fin des certitudes », contredit l’ouvrage de Sokal et Bricmont, qui se contredit lui-même pour boucler la boucle.

Cela est d’autant plus savoureux qu’on ne peut nier l’impression de clarté logique et méthodologique, de rationalité, qui se dégage des différents textes de Sokal et de Bricmont.

On comprendra que cela soit suffisant pour que l’une des grandes revues scientifiques françaises affirme dans le compte-rendu qu’elle publie de leur ouvrage que Sokal et Bricmont pourront avoir le plaisir de s’inclure eux-mêmes dans une édition revue et argumentée « d’Impostures intellectuelles » !!

Voilà donc le véritable enjeu de l’affaire Sokal (au-delà d’une critique justifiée de certains excès des sciences humaines) : cette démarche pourrait étouffer ou déconsidérer certains des aspects les plus féconds de la recherche dans les sciences exactes elles-mêmes.

Voilà peut-être pourquoi, un de leurs confrères, physicien théoricien comme eux, a osé dire que l’action de Sokal et Bricmont pourrait « rabaisser la science jusqu’au niveau de l’imbécibilité ».

Mais soyons positifs ! A terme, les « sokaliens » perdront la bataille car ils se montreront incapables de prendre en compte les concepts les plus novateurs surgis au coeur de leur propre discipline scientifique.

Commentaire de Bernard d’Espagnat :

A mon sens Sokal nous a rendu un immense service celui de ridiculiser une conception « externaliste » de la science qui commençait à faire des ravages. Quand- commentant une vue de Bohr excellemment fondée sur la physique- il écrivit avec un apparent sérieux : « Aronowitz a montré de façon convaincante que cette vision du monde trouve son origine dans la crise de l’hégémonie libérale en Europe centrale » ou quand il fit avaliser cette ânerie ( et combien d’autres !) par une revue spécialisée, dite « sérieuse » dont il mit par là en lumière la prétentieuse superficialité, Sokal s’est montré un nouveau Molière, presque aussi talentueux que le premier.

La baudruche, en effet, était inquiétante. Si l’externalisme ainsi conçu n’a convaincu - et pour cause !- aucun scientifique, dans le sillage de Kuhn et de Feyerabend, il est devenu la tarte à la crème des historiens des sciences et de très nombreux philosophes. Or voici que grâce à Sokal ces « socio-épistémologues » rejoignent désormais les ridicules jeunes émules de Madame de Rambouillet. Autrement dit, à notre époque médiatique, Sokal a redécouvert la méthode la plus efficace pour faire barrage à la déferlante des sottises, celle qui fait appel au Tam-Tam du comique. Vive Sokal !

Oui mais en même temps, à bas Sokal ! Lui et Bricmont commettent en effet une grave erreur de jugement portant sur la nature du rationnel. Ils tendent à l’assimiler à la thèse selon laquelle la recherche scientifique a pour visée légitime - et donc primordiale !-la connaissance de ce qui existe en soi, tout à fait au-delà des apparences. Non, certes qu’ils soient naïfs. Ils ont lu Hume et peut-être, aussi, Poincaré. Ils savent que la thèse en question n’est ni démontrée ni démontrable. Mais dans leur esprit elle demeure aussi « évidente » qu’elle pouvait sembler l’être au temps de la physique classique.

Autrement dit, ils ont en elle une foi si grande que tantôt ils se bouchent les yeux devant les difficultés que lui crée la physique contemporaine (c’est là, par omission, leur attitude à la fin du chapitre trois de leur livre), tantôt ils accordent -sur cette base d’une foi non scientifique -un crédit inconditionnel à des jeux de modèles que leurs imperfections rendent éminemment contestables aux yeux de la majorité des physiciens ( telle est la position de Bricmont dans son article sur la mécanique quantique cité dans votre référence 8). D’où plusieurs réelles et graves incohérences que souligne avec raison l’article de Jean Staune.

Cf les différents articles dans le Monde Impostures Intellectuelles, Odile Jacob,1997 « La fin des certitudes » Odile Jacob, p.13 Le Monde du 18 décembre 1997 et « Science et Vie », janvier 1998 Cf les ouvrages de B. d’Espagnat « A la recherche du Réel », Press Pocket, coll. Agora et le « Réel Voilé Fayard, 1994 « La fin des Certitudes » p.13-15. Voir aussi « La nouvelle alliance » I. Prigogine et I. Stengers, Gallimard 1979 qui expose les fondements de cette révolution conceptuelle. Impostures intellectuelles p.217 « Contre la Philosophie de la Mécanique quantique » in « Les Sciences et la philosophie » sous la direction de Robert Franck. Édition Vrin 1995. Le titre de la communication de Bricmont est significatif. Ouvrage cité pages 150-151 « Impostures Intellectuelles » p.57 et 88 Ouvrage cité p.173.12- Pour la science, jenavier 1998, p.112 Pour la science, janvier 1998, p.112 Jean-Marc Lévy Leblond « La Recherche » décembre 1997,p.10