L’émergence d’une nouvelle approche de la science et ses implications philosophiques

Enregistrer au format PDF   Télécharger le pdf

Version imprimable de cet article Version imprimable

Envoyer par mail envoyer par mail

Dans son discours de clôture, le 3 décembre 1979, des séances consacrées au thème : « La Condition Humaine à la lumière des Connaissances Actuelles » le président de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, Jean Fourastié, a insisté sur les modifications conceptuelles qui sont en train de s’effectuer dans le domaine scientifique. Pour cela il compare les idées dominantes chez les scientifiques de moins de quarante ans et chez ceux des générations précédentes.

Il ressort de cette analyse que la science a pris conscience de ses propres limites entre autres après les travaux de Gödel, qu’elle nous révèle un Univers de plus en plus complexe, qu’elle ne nie plus la possibilité d’existence d’événements rares ou uniques, ni la possibilité d’existence du libre arbitre ; ainsi la conception que l’on peut avoir du monde est beaucoup moins mécaniste et déterministe que l’ancienne, entre autre après les travaux de Prigogine.

Cette évolution conceptuelle n’est pas due à un phénomène de mode mais résulte de l’évolution scientifique constatée dans de nombreuses disciplines. En effet l’ancienne vision du monde reposait sur des modèles de base où les atomes étaient constitués de corpuscules tournant autour du noyau comme les planètes autour du Soleil, où l’Univers était immuable et existait depuis un temps infini, où le hasard et la sélection naturelle pouvaient expliquer l’apparition et l’évolution de la vie, et où la conscience de l’homme n’était qu’une sécrétion des cellules du cerveau.

Dans une telle situation, on est fondé à adopter le point de vue de J. Monod qui s’inscrit dans le droit fil des idées scientistes du XIXème siècle. Si la science peut de façon objective et en termes mécanistes décrire tout le réel, alors elle doit être retenue, sous sa forme classique, comme la seule source de connaissance, ce qui disqualifie toute philosophie faisant appel à des entités non matérielles. Le matérialisme peut alors être défini, au plan scientifique, comme le postulat que tout le réel éventuellement observable peut être expliqué à l’aide des concepts servant à décrire le réel actuellement observé (ou « réel proche » dans la terminologie de B.d’Espagnat). C’est ce qu’exprime Fourastié quand il dit : « La science du XIXème et du début du XXème reste ainsi dominée non seulement par l’espoir, mais par la certitude, d’expliquer par le réel tout le réel ».

Fourastié a déjà cité deux disciplines scientifiques (les mathématiques, avec Gödel et la dynamique irréversible des systèmes dissipatifs non équilibrés, avec Prigogine) où les résultats acquis vont à l’encontre de ce postulat. Mais en fait nous assistons sur ce point à une véritable évolution convergente dans de très nombreuses disciplines.

Tout d’abord la physique quantique a montré (à l’étonnement des physiciens eux-mêmes) que le modèle planétaire de l’atome (encore modèle de référence chez la majorité des non-spécialistes) était inexact, que la matière n’était plus... matérielle.

L’expérience des fentes de Young nous permet de conclure comme le fait B. Hoffman, ancien élève d’Einstein : « qu’il n’y a pas d’autre issue possible... que nous le voulions ou non, cet électron isolé est passé par les deux ouvertures en même temps, et à la sortie il a interféré avec lui-même ! ». Ainsi les particules ne sont pas matérielles comme le prévoyait la théorie ondulatoire de la matière de L. de Broglie et comme le montre l’équation de Schrödinger. Comme le disent Ortoli et Pharabod : « Les objets que nous connaissons, les êtres vivants, ne sont pas des assemblages de micro-objets, mais des combinaisons d’entités élémentaires, qui, elles, ne sont pas des objets ». Le meilleur moyen de se représenter une particule est, selon ces auteurs, l’analogie avec un poisson... soluble. Il est « dissous » dans l’eau de la mare et n’occupe donc pas un point particulier de celle-ci, de même que l’électron, selon l’équation de Schrödinger, est étendu dans tout l’espace et ne circule donc pas sous forme matérielle.

Mais, de même que lorsque l’on pêche notre poisson soluble, il est bel et bien localisé au bout de la ligne du pêcheur, l’électron devient ponctuel... lors de l’observation ! Cette « réduction du paquet d’ondes » qui fait passer, lors de l’observation, l’électron de l’état ondulatoire à l’état matériel n’est pas seulement l’un des principaux mystères que nous pose l’état actuel des connaissances (car les scientifiques ne parviennent pas à se mettre d’accord sur la cause de cette réduction), mais elle est surtout un obstacle pour les prétentions ontologiques de la Science. Comme le montrent les travaux de B. d’Espagnat, si des énoncés comme ceux de la gravitation sont à « objectivité forte » - car ils ne dépendent que de variables comme la masse ou la distance -, les énoncés de la physique quantique sont, eux, à « objectivité faible ». En effet ils ne peuvent être considérés indépendamment de l’existence d’un observateur puisque selon les fondateurs de la mécanique quantique eux-mêmes (Bohr, Heisenberg, Schrödinger), il est sans signification de parler de la réalité en dehors de la mesure de celle-ci, puisque, justement, le fait de la mesurer la modifie. Ainsi, si la Science devait décrire le réel de façon ontologique, elle ne pourrait le faire qu’au moyen d’énoncés à objectivité forte, mais c’est justement ce que lui interdit la physique quantique, la science la plus en pointe en ce qui concerne la nature du réel. C’est pour cela que dès 1971, B. d’Espagnat répondait à J. Monod : « Si la mécanique quantique est rigoureusement vraie, cela entraîne l’insuffisance - irrémédiable - de toute philosophie naturelle à base de mécanique atomistique ». Depuis, l’expérience d’Aspect (Orsay 1982) est venue confirmer de façon éclatante l’une des prédictions les plus extraordinaires de la mécanique quantique : la non-séparabilité. Deux particules ayant interagi dans le passé restent unies par un lien qui n’est ni matériel ni même énergétique. C’est un démenti à l’espoir d’expliquer tout le réel à l’aide du « réel proche » car cela implique l’existence d’un « réel lointain ». On peut alors définir le non-matérialisme (sans aucune connotation religieuse) comme la constatation qu’il est nécessaire, pour faire face aux problèmes que rencontrent les sciences les plus en pointe en ce qui concerne l’étude du réel, de considérer l’existence d’autres niveaux de réalité et donc de renoncer au postulat d’explicabilité du réel à l’aide exclusive de notre niveau de réalité.

Il est évident que nous n’avons nullement la place ici de détailler les faits scientifiques qui ont rendu nécessaire cette évolution. Nous prions donc le lecteur de se reporter aux ouvrages d’Ortoli et Pharabod, Hoffman, d’Espagnat, Bohm, Zukav ou à notre article sur la révolution quantique. Nous aborderons l’Astrophysique simplement pour noter que, comme l’a dit Xuan Thuan : « la notion de création, introduite dans la pensée cosmologique par Thomas d’Aquin au XIIIème siècle, puis écartée avec dédain par Laplace et ses successeurs, trouvait ainsi un support scientifique au moment où l’on s’y attendait le moins ».

En effet la relativité générale a non seulement détruit le statut de référentiel absolu qu’avaient auparavant le temps et l’espace mais constitue l’une des bases du modèle du Big-bang qui en montrant que l’Univers est en expansion pose inévitablement la question de son origine. Cette situation empêche de donner un statut ontologique à une description complète de l’Univers actuel à cause des questions concernant l’origine du temps, de l’espace et de la matière, et cela d’autant plus que l’existence du principe anthropique pose également la question de l’équilibre existant entre les lois fondamentales de l’Univers.

Si ces évolutions sont déjà anciennes, la biologie évolutionniste et la neurologie semblent sur le point de connaître des modifications du même type.

Comme le dit dans un ouvrage récent E. Laszlo : « Jusqu’aux années 1980, la plupart des scientifiques était persuadé que l’émergence d’une nouvelle espèce était, dans son essence, correctement décrite par le système darwinien, ou tout au moins dans sa variante moderne appelée théorie synthétique ». Aujourd’hui, un nombre croissant de scientifiques semble remettre en cause cette conception. Leur théorie diffère sur de nombreux points de la théorie synthétique. En premier lieu, ils contestent la part du hasard qui préside pourtant au schéma darwinien ». Ainsi les travaux de Eldredge, Gould, Stanley, Denton, Cairns, Grassé, Paterson ont plus que fissuré le modèle néo-darwinien classique. Et si la conception mécaniste est encore largement majoritaire en neurobiologie, il est très significatif de voir, dans le cadre des évolutions conceptuelles ici décrites, que des prix Nobel de Médecine comme R. Speery ou Sir J. Eccles n’hésitent pas à soutenir un modèle dual de la conscience : « C’est un lieu commun de penser que nous sommes une combinaison de deux choses ou entités : d’une part notre cerveau, d’autre part notre soi conscient » (Eccles), suivi en cela par le grand neurologue W. Penfield : « En ce qui me concerne, après une vie passée à essayer de découvrir comment le cerveau explique l’esprit, cela m’est comme une surprise de découvrir maintenant, à l’occasion de ce dernier examen de la question, que l’hypothèse dualiste (la séparation de l’esprit et du cerveau) semble la plus raisonnable des deux explications possibles ».

Nous voyons donc que l’évolution scientifique a soit fait s’écrouler (en physique et en astrophysique), soit lézardé (en biologie évolutionniste et en neurologie) les piliers de l’ancienne vision du monde. Peut-on dire pour autant qu’une nouvelle vision du monde l’a remplacée ? Non, ce qui est important dans la situation actuelle, c’est la richesse des potentialités qu’elle recèle et l’intérêt du débat qui en découle. Quand Monod affirmait : « L’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’Univers où il a émergé par hasard », il pensait clore le débat ouvert depuis des siècles sur les grandes questions concernant l’homme, le sens de la vie et l’Univers, et le clore à l’aide de bases scientifiques. Comme l’a dit B. d’Espagnat, si la vision scientiste est exacte, nous devons l’admettre, que cela nous plaise ou non. Mais depuis, Prigogine a répondu à Monod : « Notre science n’est plus ce savoir classique, nous pouvons déchiffrer le récit d’une nouvelle alliance, loin de l’exclure du monde qu’elle décrit, la science retrouve comme un problème l’appartenance de l’homme à ce monde ». Mais toute l’évolution ici décrite a démontré l’incomplétude de cette vision, son impossibilité à donner une description absolue du réel. De ce fait le carcan dans lequel elle espérait maintenir les réflexions à base scientifique sur le réel s’est désagrégé. De ce fait de nouvelles possibilités philosophiques sont ouvertes aux scientifiques qui, après avoir considéré dans leur majorité comme « obscène » toute référence à la métaphysique en science, ont vu le développement de celle-ci réintroduire dans leurs réflexions les problèmes fondamentaux qui se posent sur ce plan. Donc si la situation actuelle ne peut servir de preuve à une position philosophique particulière, elle en rend un certain nombre aussi légitimes les unes que les autres au plan scientifique, ce qui n’était pas le cas de la précédente, et qui explique la richesse du débat en cours.

Qu’un prix Nobel de Médecine comme R. Speery puisse affirmer : « Where religious belief and scientific belief formely stood in direct conflict, to the point even of being mutually exclusive, one now sees promise for a new comptability, perhaps even harmony ». Ou qu’un autre prix Nobel comme G. Wald puisse dire (suivi en cela par le grand astrophysicien F. Dyson) : « Le cosmos dans son intégralité, s’il est fait pour produire la conscience de créatures telles que nous, doit être de nature consciente au préalable », nous montre l’ampleur d’une évolution que rien ne laissait entrevoir il y a vingt ans à peine.

Parallèlement à la première, une autre évolution a eu lieu. La démarche réductionniste de la science classique a « coupé en tranches » les problèmes, et limité le domaine d’action de chaque chercheur ; on n’est plus physicien mais « physicien des hautes énergies spécialiste du boson Z ». Une telle démarche s’est révélée extrêmement rentable à court terme. Mais cette rentabilité est d’ordre quantitatif. De grands scientifiques, comme R. Thom ont affirmé que le développement de la science souffre de stagnation qualitative, et que la contrepartie des énormes progrès quantitatifs accomplis depuis trente ans est constituée par le fait que rien d’aussi fondamental que la relativité générale ou le rôle de l’ADN n’a été découvert pendant cette période. Ainsi cette démarche apparaît appauvrissante à long terme car elle prive les scientifiques de toute vision globale des problèmes que pose le développement des sciences. Sa responsabilité paraît également engagée dans la genèse de l’une des grandes menaces de cette fin de siècle : la dégradation de l’environnement.

L’environnement est un concept global, et le prix Nobel de Médecine B. Mc Clintock citait déjà la pollution de lacs provoquée par l’oubli de la prise en compte de la direction des vents dominants, lors d’implantations industrielles, comme exemple des dégâts causés par une pensée scientifique et pratique insuffisamment globale. Depuis, la destruction de la couche d’ozone par les gaz CFC est venue illustrer de façon spectaculaire les risques induits par des habitudes de pensée réductionnistes. Ce n’est donc pas un hasard si ces habitudes sont remises en cause, et si tant de colloques et d’associations de scientifiques insistent sur la nécessité de développer la pluri-disciplinarité, au moment même où la prise de conscience du problème de l’environnement devient planétaire et où sont perçus pour la première fois les risques de sclérose intellectuelle qu’elles contiennent, malgré l’extraordinaire progression des connaissances.

Pour gérer ces évolutions, il apparaît nécessaire d’adopter une autre approche de la science que celle qui avait cours jusqu’au début de cette décennie. Car comme le dit Mc Clintock : « Je ne puis m’empêcher de penser que nous nous imposons de bien étroites limites avec notre attitude dite scientifique ».

La nouvelle attitude devant la science paraît donc devoir se caractériser par :

- Une recherche de la pluridisciplinarité et une volonté d’inscrire toute démarche dans un cadre global.
- Une plus grande modestie devant le réel, le refus de décider à l’avance ce qui est possible et ce qui ne l’est pas.
- Une absence d’a-priori qui s’accompagne de la prise en compte de l’existence possible d’autres niveaux de réalité et donc, de la fin de la confusion entre le réel observé et le réel observable.
- La prise en compte de phénomènes plus fins et éventuellement moins répétitifs que ceux actuellement pris en compte.
- L’acceptation que d’autres sources de connaissance et d’autres modes de pensée peuvent également nous fournir des informations sur le réel.
- Un refus de séparer la connaissance des valeurs.
- Et donc l’inscription de son action dans un cadre éthique, l’affirmation que la Science se fait bien avec Conscience. Nécessaire au plan pratique pour maîtriser les problèmes issus du développement de notre propre technologie, intéressante au plan philosophique, car elle ouvre à l’homme d’autres horizons que celui du « postulat de l’absurdité du monde », possédant des caractéristiques permettant d’espérer une réduction de la fracture entre l’élite scientifique et le grand public, l’émergence d’une nouvelle approche de la Science est l’un des grands évènements de cette fin de siècle à cause de ses conséquences pratiques comme théoriques, sociales comme scientifiques.