Du bon usage de la "Nouvelle Science"

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Entre les "dogmatiques" et les "lunatiques" seul un espace de liberté réduit existe pour un courant de pensée néanmoins porteur d’une grande potentialité.

Dans "Réforme" du 8 mai, nous avons décrit comment des expériences situées dans la plupart des grands domaines scientifiques nous amenaient à une autre conception de la science. Cette "Nouvelle Science" n’a plus comme projet épistémologique d’expliquer tout le réel à partir de lui-même mais de montrer, de l’intérieur de la science, les limitations de celle-ci, pour aboutir à des conceptions comme le "Réel voilé" de Bernard d’Espagnat.

C’est seulement au XVIIIème siècle que l’on a pu conclure que le XVIème siècle avait été celui de la "révolution copernicienne". Il faudra donc au moins encore plusieurs décennies pour savoir si nous sommes, nous aussi, en train de vivre un tournant essentiel de l’histoire de la connaissance. Néanmoins il existe de nombreux indices indiquant la possibilité que la période actuelle soit bien sans équivalent depuis quatre siècles.

Si cette révolution conceptuelle peut avoir une telle importance, certains se demanderont peut-être pourquoi "on n’en parle pas à la télévision..." Ce serait oublier qu’au XVIème siècle seule une infime minorité, même parmi les personnes instruites, s’intéressait à la révolution en cours. Les luttes politiques des quelques despotes de l’époque semblaient infiniment plus importantes que d’obscures discussions sur le comportement des astres. C’est pourtant d’elles que surgira la plus importante mutation dans l’histoire de l’Occident.

L’hypothèse fascinante selon laquelle nous serions dans une situation identique est renforcée par l’existence de manifestations, au plus haut niveau, d’une certaine forme d’obscurantisme qui n’est plus religieux mais scientifique (et qui heureusement n’envoie plus les gens au bûcher !). Il ne faut pas oublier que ceux qui condamnèrent Galilée, loin d’être des brutes épaisses, faisaient partie des esprits les plus instruits de l’époque. Ce n’est pas le manque d’éducation qui déclenche des phénomènes comme l’Inquisition. C’est, bien sûr, l’intolérance, mais surtout l’incapacité à admettre le caractère limité de la vision du monde sur laquelle repose le système dominant de l’époque. Quelques exemples actuels permettent de mieux comprendre les mécanismes des réactions qui existèrent à l’époque. Prenons la non-séparabilité, à laquelle nous avons fait allusion dans notre précédent article (cf. aussi l’interview de Bernard d’Espagnat).

L’existence d’une influence que l’on peut constater expérimentalement, décrire scientifiquement, mais qui échappe à toutes les catégories connues, car elle transcende le temps et l’espace, constitue exactement le genre de découvertes susceptibles de modifier totalement notre appréhension du réel. Les expériences décrivant ce phénomène ont été publiées dans les plus grandes revues scientifiques et aucun physicien ne les conteste. La situation n’a donc rien à voir avec des débats comme celui existant autour de "la mémoire de l’eau".

Pourtant le prix Nobel de Physique Murray Gell Man nous explique (dans "Le Quark et le Jaguar" p.196) que bien des auteurs racontent des bêtises à ce sujet parce qu’ils prétendent qu’une action à distance existe dans cette expérience. Pour expliquer cela il utilise une image de son "ami John Bell" dans un de ses célèbres articles (Bell fut l’un des grands physiciens théoriciens du CERN à Genève) : "Les chaussettes de Monsieur Bertlmann". Monsieur Bertlmann porte toujours une chaussette rose et une verte. Si l’on connaît ses habitudes et que l’on voie, lors de son entrée dans la salle, un pied vêtu de vert, alors on connaît immédiatement la couleur de l’autre chaussette, sans bien sûr, qu’aucun signal mystérieux soit passé d’un pied à l’autre. Il n’y a là aucune action à distance, martèle Gell Mann.

Or John Bell raconte cette histoire ("Speakable and unspeakable in quantum mechanics", Cambridge University Press, p.139) pour expliquer que la non-séparabilité, c’est exactement l’inverse ! Dans la réalité les chaussettes sont remplacées par des particules et la mesure des propriétés d’une particule exerce une action instantanée à distance (donc transcendant le temps et l’espace) sur l’autre. Bell répète trois fois dans le même article "on ne peut pas éviter l’existence d’une telle action à distance". Tout se passe, au niveau des particules élémentaires, comme si les chaussettes étaient faites d’un mystérieux tissu qui, dans l’obscurité, clignote en passant sans cesse du vert au rose. Lorsque le premier pied apparaît à la lumière, la première chaussette prend de façon parfaitement aléatoire, l’une des deux couleurs. L’interaction mystérieuse consiste dans le fait que l’autre chaussette prendra alors toujours la couleur opposée à celle choisie par la première !

On comprend que cela soit perturbant. Murray Gell Mann a parfaitement le droit de dire que, lui, va démontrer que ce phénomène n’existe pas (ce qu’il se garde bien de faire). Mais il ne peut pas dire que ceux qui travaillent sur le sujet ont démontré cela et qu’il n’y a plus de problème, alors qu’ils ont écrit le contraire.

Résumons-nous : Gell Mann est Prix Nobel pour des travaux effectués dans la physique de l’infiniment petit, nous sommes donc au coeur de son domaine de compétence. Personne n’imagine un seul instant qu’il puisse mentir sciemment à ses lecteurs. Il est certain qu’il a lu l’article de John Bell, que même un non-spécialiste peut comprendre. Et pourtant il affirme tranquillement que Bell dit le contraire de ce qu’il a écrit. C’est comme si un Cardinal du XVIème siècle avait dit, en toute bonne foi, "Mon ami Galilée a parfaitement démontré que la terre ne tournait pas autour du soleil, aussi il est inutile de raconter des âneries à ce sujet".

Qu’un prix Nobel puisse, dans son propre domaine, faire quelque chose d’équivalent au XXème siècle démontre l’existence d’un mécanisme comme l’arrêt du "crime-pensée" décrit par Georges Orwell dans "1984". Quand on va penser quelque chose de contraire à la vision du Parti, on s’arrête de penser et... on oublie que l’on s’est auto-censuré ! C’est justement lorsque que l’on est dans une période où l’on change de vision du monde que les tenants, même les plus intelligents, de la vision ancienne peuvent se comporter ainsi. Les autres moyens utilisés par les dogmatiques sont le silence ou l’attaque frontale (ansi personne ne parle des expériences de Benjamin Libet, de l’Université d’État de Californie, qui tendent à montrer que l’état mental de l’homme ne peut être pleinement décrit par la connaissance des mécanismes neuronaux. Pourtant ces expériences sont, elles aussi, publiées dans les plus grandes revues spécialisées) : si un travail n’est pas encore totalement "solidifié" par des publications spécialisées, on en parle au contraire beaucoup, mais pour le discréditer, de façon à ce que personne d’autre n’ait envie de prendre le risque de chercher dans le même domaine de peur du ridicule ou du désaveu de ses pairs.

Mais il faut bien reconnaître que les "dogmatiques" ont une excuse : c’est l’existence des "lunatiques". De même que l’effondrement du mur de Berlin est un phénomène "globalement positif" malgré les milliers de morts qu’il a entraînés en Bosnie ou en Arménie, de même l’effondrement du carcan matérialiste et scientiste dans lequel certains espéraient pouvoir enfermer l’homme de façon définitive, est un événement formidable pouvant conduire à un "réenchantement du monde".

Mais là aussi il y a des effets pervers. Charlatans de tout poil et sectes récupèrent certaines disciplines de la "Nouvelle Science", y ajoutent de "l’hyperscience", de la "Bioénergie", s’appuient sur des expériences reposant sur des protocoles bancals, et publiés dans d’obscures revues, pour prouver tout et n’importe quoi.

Cette récupération ne peut que renforcer les "dogmatiques" dans leur propre démarche. L’un des fondateurs de l’astrophysique française, membre de l’Académie des Sciences, a ainsi pu écrire que la vulgarisation de la physique quantique était un crime ! Et inciter à la plus grande prudence les scientifiques porteurs de conceptions nouvelles.

Voici donc la situation étonnante d’une petite cohorte de scientifiques (regroupant quand même plusieurs centaines de personnes, dont plusieurs prix Nobel, provenant de toutes les disciplines scientifiques). Ils progressent sur une arête étroite encadrée par deux précipices au fond desquels les attendent soit les dogmatiques pour les dévorer, soit les lunatiques pour pervertir leur message. C’est une situation périlleuse mais exaltante car au bout de l’arête se dessine l’ombre d’une aventure intellectuelle, philosophique et métaphysique qui a peu d’équivalent dans l’histoire de la pensée humaine.