Commentaires sur le livre de B. d’Espagnat : "A la recherche du Réel"

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Idées-clés

Une révolution conceptuelle sans équivalent depuis Copernic.

Nous vivons un événement exceptionnel :l’émergence d’une nouvelle vision du monde, d’une nouvelle grille de lecture de la réalité qui ne peut manquer d’apparaître à "l’homme cultivé" d’aujourd’hui, aussi stupéfiante que l’était le système de Copernic au XVle siècle-. Nous n’avons pas accès directement au véritable réel. Depuis des siècles, l’homme pense que la réalité qui nous entoure est la "véritable réalité" parce qu’elle existe objectivement et que ses caractéristiques sont indépendantes de notre propre existence. La science la plus en pointe dans l’étude du réel nous montre que cela est une illusion Le réel véritable est "voilé" car il n’est pas situé uniquement dans l’espace, le temps, l’énergie, la matière.

D’autres formes d’approches du réel peuvent être envisagées.

Dans un monde où la science nous dit elle-même qu’elle ne dévoilera jamais totalement ce qui "est" vraiment, et où l’incertitude est irréductible, il n’est plus possible de rejeter d’un revers de main les quêtes du réel que représentent l’art, la philosophie, la religion Mais même en intégrant toutes ces dimensions, il n’est pas possible de se forger une vision complète et unique du Réel, ce qui nous préserve du dogmatisme et du fanatisme.

Qu’est-ce que le réel ? Qu’est-ce que la science peut dire de la nature, de ce qui est, c’est-à-dire de la réalité indépendante, celle qui par définition (voir encadré 2) ne dépend pas de notre existence à nous, observateurs conscients ?

Voilà la question centrale qu’aborde cet ouvrage. On pourrait s’étonner qu’une question aussi fondamentale soit traitée, comme c’est le cas ici, uniquement sous l’angle de la physique quantique, c’est-à-dire de la physique qui étudie le comportement des particules élémentaires qui constituent les atomes. Mais en fait, à l’exception des mathématiques qui étudient des entités théoriques, toutes les sciences traitent d’objets qui sont, en dernière analyse,composés par les entités qu’étudie la physique quantique.

Voilà pourquoi l’étude de celle-ci absolument incontournable pour ceux qui veulent obtenir la vision la plus avancée possible de ce que peut être la réalité.

L’homme des civilisations précédant la nôtre avait un certain sens du "mystère du monde". Étant donné qu’un grand nombre des évènements se déroulant autour de lui paraissait ne pas avoir d’explications rationnelles, il en était réduit à postuler des causes situées à un autre niveau de réalité pour les expliquer. "poussée des anges" pour la rotation des planètes, "colère de Dieu" pour les épidémies, etc...

Trois siècles de progrès des connaissances ont permis de donner des explications naturelles à lire tous les phénomènes qui semblaient auparavant être d’origine "magique".

Une vision révolutionnaire, retrouvant les intuitions de penseurs comme Démocrite ou Epicure se mit peu à peu en place, d’abord dans l’esprit des scientifiques, puis dans celui des philosophes et du public. Contrairement à l’idée, si largement partagée par les mythologies et les philosophies traditionnelles, qu’il existe derrière le voile des apparences d’autres dimensions, cette nouvelle conception affirmait que le réel, en dernière instance, était quelque chose de simple.

Même si l’Univers et les objets que l’on peut y trouver peuvent paraître fantastiquement complexes, ils peuvent selon cette vision, être ramenés à deux choses des composants élémentaires d’un côté, des loisqui régulent leurs interactions de l’autre. Le Monde est ainsi comme un de ces vieux chronomètres : une machine qui semble au premier abord merveilleuse et extraordinaire mais qui est en fait la résultante du mouvement de petits engrenages régis par des lois mécanistes et déterministes.

Ce n’est pas par idéologie que tant de scientifiques ont choisi une telle vision "scientiste" du réel mais parce qu’elle semblait vraie, confirmée par une multitude d’expériences. Néanmoins cette conception a d’immenses implications sociales et philosophiques. Elle élimine, entre autres, ce qui fût, sous des dehors divers et des images énigmatiques, l’intuition majeure de toutes les cultures et de tous les temps, l’existence d’un Être situé au-delà de la sphère des phénomènes. Elle est, comme l’ont reconnu certains de ses partisans, particulièrement désespérante, car elle conduit à un "désenchantement du monde".

Mais de même qu’il n’y a pas de preuve par l’horrible, il n’y a pas de réfutation non plus. La validité de cette conception qui affirme que le réel véritable est le "réel proche" (cf. encadré 2) et que la science peut nous le décrire tel qu’il est vraiment, c’est-à-dire avec une "objectivité forte" (cf. encadré 1) doit être jugé sur le terrain scientifique et c’est là que nous allons nous situer pour nos prochaines étapes.

Qu’est-ce que la matière ? C’est cequi se conserve, disait-on, autrefois Mais lorsque deux particules se rencontrent dans un accélérateur de particules elles peuvent selon leur nature, soit s’annihiler ; soit ressortir du choc avec une vitesse moindre, mais en ayant créé de nouvelles particules. Un peu comme si un vélo et un scooter étaient créés lors du choc entre deux voitures ! Le fait qu’il soit possible de transformer au niveau microphysique des propriétés d’objets en objets (et inversement) nous montre bien que les objetsqui nous constituent sont beaucoup plus évanescents que les "choses" par lesquelles nous essayons parfois de nous les représenter (petit grain de sable pour une particule élémentaire, mini système solaire pour l’atome, etc.)

Alors, dira-t-on, ce qui "se conserve", donc qui mérite l’appellation de "matière", c’est l’énergie ? Mais la physique moderne nous enseigne que l’énergie n’est rien d’autre que "la composante d’un quadrivecteur dans un espace-temps courbe".

C’est-à-dire quelque chose de parfaitement "immatériel" puisque défini mathématiquement. "Ce qui se conserve" dans la science actuelle, ce sont des nombres, des rapports entre le nombre de particules et le nombre d’antiparticules présentes dans un système, par exemple. On voit ainsi déjà que "la matérialité des choses semble se dissoudre en équations" et que l’on arrive à une vision dans laquelle "le matérialisme est de plus en plus contraint d’évoluer vers le mathématisme et où, si l’on peut dire, Démocrite doit, en définitive, se réfugier chez Pythagore."

Mais, outre leurs capacités à transcender la distinction entre "objets" et "propriétés d’objets", les objets du monde micro-physique ont quatre autres caractéristiques qui font qu’on ne peut plus finalement parler "d’objets" à leur sujet et que l’on aboutit à une véritable "déchosification" de la matière .

Ils apparaissent à la fois comme des ondes et comme des particules Alors que pour la physique classique, il y a deux catégories d’entités différentes, d’un côté les ondes et les vagues, de l’autre les points matériels (grains de sable, etc), la physique quantique nous démontre que la nature profonde des constituants fondamentaux de la matière est d’être à la fois des ondes et des particules, qu’ils possèdent ces deux aspects, pourtant contradictoires, de façon parallèle et complémentaire.

En effet certaines expériences montrent (cf. encadré 3) que si l’un de ces constituants (ils se comportent tous de la même façon) apparaît bien comme une tache ponctuelle sur un écran, il est, au cours de sa propagation vers cet écran, passé en même temps par deux ouvertures distinctes existant dans un obstacle situé sur sa route, comme seule peut le faire une onde.

Le visage que nous montrent ces composants dépend de la façon dont on les observe si nous mettons en place un dispositif pour vérifier l’aspect ondulatoire d’un électron, c’est cet aspect que nous observerons. Si nous mettons ensuite au point un dispositif pour vérifier l’aspect corpusculaire de ce même électron nous le verrons alors sous forme corpusculaire. C’est ainsi l’un des fondements de la science classique qui est battu en brèche : celui de la neutralité de l’observateur. On ne peut plus parler de la nature du réel, sans inclure, dans la description que l’on veut faire, la façon dont on a voulu l’observer. Ce seul fait nous montre déjà que la science ne peut donner du réel qu’une description à "objectivité faible" (cf. encadré 1)

Il existe une incertitude irrémédiable dans le comportement de ces constituants. Si vous connaissez la force du bras qui lance, le poids de la balle, la résistance de l’air etc. vous pouvez calculer avec exactitude l’endroit où atterrira une balle de tennis après avoir été lancée, ainsi que la trajectoire qu’elle accomplira pour arriver à ce point.

Ce n’est absolument pas le cas en ce qui concerne n’importe quelle espèce de particule élémentaire Même si l’on connaît parfaitement les caractéristiques de l’engin qui la lance, on ne peut prédire sur quelle partie de l’écran atterrira la particule. Pire encore, la notion de trajectoire n’a plus de signification.

L’incertitude liée au comportement des particules élémentaires provient, non seulement de la "dualité onde-particule", mais aussi du phénomène qui leur permet de passer d’un de leurs aspects à l’autre. "la réduction du paquet d’onde". Quand elles se propagent, ces entités que sont les électrons, protons, neutrons, etc. le font comme des ondes, en occupant tout le milieu dans lequel s’effectue cette propagation. Lorsqu’elles interagissent (par exemple avec un écran), elles sont localisées en un seul point. C’est un peu comme si un morceau de sucre qui, une seconde auparavant, occupait tout le "milieu" où il se situait (la tasse de café où il est dissout) se retrouvait intact dans une cuillère plongée dans la même tasse. Ce phénomène, échappant à toute description déterministe, est l’une des causes de "l’indéterminisme quantique", indéterminisme que les physiciens considèrent comme étant d’ordre ontologique et non pas conjectural, c’est-à-dire que les futures avancées de la science ne sont pas susceptibles de le faire disparaître.

Einstein n’a jamais accepté l’indéterminisme quantique. Pour le prendre en défaut, il concevait des "expériences de pensée". Comme l’une des prédictions les plus célèbres de la mécanique quantique est que l’on ne peut pas connaître à la fois la position et la vitesse d’une particule élémentaire (car si on mesure d’abord la vitesse, on modifie la position qu’elle avait à ce moment-là, puisque l’observation n’est plus neutre ; et si l’on mesure d’abord la position, on modifie la vitesse...) Einstein va imaginer un système où il pense que cela est possible.

Prenons, dit-il, un couple de particules éjectées d’un atome. Si l’on respecte certaines conditions, ces particules auront des caractéristiques " jumelles" : elles partiront avec la même vitesse dans des directions opposées. En mesurant en même temps la vitesse de l’une et la position de l’autre, on connaÎtra la vitesse et la position des deux en même temps.

Sauf, dit Einstein, si l’on imagine que la mesure effectuée sur une particule perturbe non seulement celle-ci mais aussi sa sœeur jumelle.

Mais la relativité générale démontre que la vitesse de la lumière est la vitesse maximum de transmission de l’information. Il suffit donc d’écarter suffisamment les deux particules et d’effectuer les deux mesures si vite qu’aucun message ne pourra avertir une particule de ce que sa sœur vient de subir.

Ainsi Einstein espérait-il "battre" la mécanique quantique. Mais les expériences réalisées depuis lui ont donné tort La mesure effectuée sur une particule influence immédiatement l’état de l’autre, aussi éloignée soit-elle de la première. Les deux particules doivent être considérées comme non-séparables (cf. encadré 4).

Cela a de très grandes conséquences, car nous avons vu que l’on pouvait identifier "ce qui existe" à l’énergie. Or, la relativité générale nous dit qu’aucune forme d’énergie ne peut aller plus vite que la vitesse de la lumière. Et, ici, l’influence qui relie les deux particules et qui fait que l’une "sait" instantanément ce qui arrive à sa sœur (même si celle-ci est à des kilomètres d’elle !) va plus vite que la lumière (10 000 fois plus vite dans les dernières expériences) et... n’est pas de l’énergie puisque l’on peut vérifier que rien de physique n’est échangé entre les deux particules.

On voit aussi que l’on est amené à l’existence d’une nouvelle forme d’entité, qui n’existe pas au sens classique du terme -ce n’est pas de l’énergie -et qui a pourtant des effets vérifiables scientifiquement.

On peut nier l’existence de telles influences. Mais cela nous oblige à considérer les deux particules (et les appareils qui servent à les mesurer si l’on suit l’interprétation de Copenhague -cf encadré 5)comme une seule et même entité, alors qu’elles sont séparées par des dizaines de mètres, voire des kilomètres ! Ainsi si l’on refuse la possibilité d’une forme d’existence plus "subtile" que celles inventoriées par la science, il faut admettre que l’espace "n’est qu’un mode de notre sensibilité" et non pas une réalité intrinsèque.

Nous voyons donc que, quelle que soit la solution que nous adoptions, l’espace et le temps ne peuvent plus être considérés comme le cadre dans lequel toute "l’aventure du réel" se déroule puisque, dans un cas, il existe quelque chose au-delà, et que dans l’autre, ils n’ont pas une existence intrinsèque. Comme le dit Bernard d’Espagnat : "Si la notion d’une réalité indépendante de l’homme mais accessible à son savoir est considérée comme ayant un sens, alors une telle réalité est nécessairement non-séparable. Par "non-séparable" il faut entendre que si l’on veut concevoir à cette réalité des parties localisables dans l’espace et que si certaines de ces parties ont interagi selon certains modes définis en un temps où elles étaient proches, elles continuent d’interagir quel que soit leur mutuel éloignement, et cela par le moyen d’influences instantanées.

Il est clair qu’une propriété de ce genre enlève en fait beaucoup de plausibilité à toute hypothèse d’insertion de la réalité indépendante dans l’espace ou dans l’espace-temps".

Qu’est ce que la Science peut aujourd’hui nous dire sur la nature de la réalité, c’est à dire de ce qui existe indépendamment de nous ?

Bien des scientifiques (y compris les physiciens) ne semblent pas conscients que dans l’interprétation de Copenhague (cf. encadré 5) qui est acceptée sans discussion par l’immense majorité des spécialistes en physique fondamentale, la réponse est : absolument rien !

Prenons par exemple la question : "Le centre de gravité de la planète Jupiter était-il déjà sur l’orbite où nous le voyons actuellement avant la nuit où le premier homme leva les yeux vers le ciel ?" Pour tout scientifique la réponse "oui" s’impose absolument Mais pour les pères fondateurs de la mécanique quantique, il est faux que le centre de gravité d’un objet même macroscopique ait toujours une position quasi déterminée.

Ainsi pour Bohr, Heisenberg, ou Pauli, la question que nous venons de poser n’a tout simplement aucun sens. Elle est aussi absurde que la question médiévale portant sur le nombre d’anges qui peuvent prendre place sur une tête d’épingle !

En effet, nous ne pouvons, selon cette interprétation, que parler des propriétés des objets que nous avons mesurées, mais nous ne pouvons rien dire sur les objets eux-mêmes quand nous ne les observons pas, même pas qu’ils existent !

Les hommes de science admettent en général que l’on peut réduire toutes les sciences exactes (sauf les mathématiques) à la physique, puisque les objets étudiés par ces sciences sont en dernière analyse composés de particules élémentaires. Et ils affirment en même temps que le problème de l’interprétation de la physique fondamentale ne se pose pas parce qu’il a été résolu par Bohr !

On voit ainsi l’écart immense qui existe entre la vision du monde qui découle de la physique fondamentale et la conception que les scientifiques ont de la réalité en général.

Les "réalistes" qui prennent au pied de la lettre les descriptions de l’astrophysique ou de la paléontologie, sont absolument persuadés que celles-ci portent sur les "choses en soi". Nous avons vu qu’ils devraient alors "être obsédés par le problème des fondements de la matière et ne devraient pas se laisser aller au repos avant de lui avoir trouvé -ailleurs que dans l’œuvre de Bohr ! -une solution " Ainsi le "scientisme banal", celui qui affirme que seule la matière existe, est faux. Doit-on pour autant adopter la "philosophie de l’expérience" qui découle de l’interprétation de Copenhague ?

Beaucoup de physiciens l’adoptent comme une méthode qui permet de faire des prédictions vérifiées par l’expérience et rien d’autre. Ils se donnent ensuite comme règle "d’éviter toute philosophie" et se gardent bien de se poser des questions sur la nature du réel... qui est pourtant l’objet de leurs études.

Au-delà du risque de dérive qui amène à considérer que "ce dont on ne peut pas parler n’existe pas", il semble que le fait qu’il existe des cas où tous les spécialistes soutiennent une même théorie et que celle-ci soit ensuite démentie par l’expérience indique bien qu’il y a quelque chose qui nous "résiste" et que cela a un sens de parler d’une réalité indépendante de notre propre existence.

Mais alors nous devons admettre que cette réalité n’est pas entièrement connaissable par la science.

La science peut nous donner des lueurs sur le réel. Mais elle ne peut le dévoiler entièrement. Et cela non parce que l’état actuel de nos connaissances est insuffisant. Même si, comme il est probable, celles-ci progressent de façon immense au cours des prochains siècles, elles ne pourront jamais, en fonction des conceptions présentées ici, décrire la totalité du réel. Car nous avons vu que l’apport fondamental de la science moderne était de nous dire que si nous voulons donner un sens à la notion de "réalité indépendante", nous devons accepter le fait qu’elle n’est pas entièrement incluse dans le temps, l’espace, l’énergie et la matière, et donc admettre l’existence d’un autre niveau de réalité.

Voilà donc pourquoi le réel, selon Bernard d’Espagnat, restera voilé La science ne porte que sur l’étude du monde physique, c’est-à-dire sur ce qui est quantifiable, observable, mesurable, constitué d’énergie et de matière, immergé dans l’espace et le temps. A partir du moment où nous devons admettre qu’il y a des entités qui échappent à tout cela, la seule solution pour rester un réaliste est de postuler un réalisme non physique.

Cette conception du "réel voilé" nous amène à penser que, sans pouvoir être prouvées, les différentes quêtes effectuées par l’art, la philosophie, les religions pour atteindre un "Etre" qui se situait au-delà des apparences, doivent être désormais considérées comme "non-à priori absurdes" et ne peuvent être écartées d’un revers de main.

L’OBJECTIVITÉ ( 1 )

Tous les scientifiques sont d’accord pour affirmer que la science repose sur des fondements objectifs. Mais cette unanimité recouvre deux positions bien différentes. Pour Niels Bohr est objective toute observation qui est valable pour n’importe quel observateur. Une telle objectivité est dite "faible" puisqu’elle ne porte pas sur les "choses en soi" mais sur la perception que nous en avons. Elle se différencie de la subjectivité par le fait qu’elle est valable pour tous les observateurs.

L’objectivité "forte", elle, ne contient aucune référence à l’observateur ou à la communauté des observateurs. Une proposition à objectivité forte porte donc sur la réalité indépendante. C’est d’une telle objectivité qu’a besoin le réalismephysique (voir encadré 2).

RÉALISME(2)

A l’inverse de l’idéalisme qui postule que seul existent nos esprits et que les objets qui nous entourent n’en sont que d’illusoires projections, le réalisme postule qu’il existe une réalité objective, indépendante de nos perceptions. sensorielles et de nos moyen d’investigation.

Une telle réalité sera qualifiée d’Indépendante puisque ses caracterlstiques ne sauraient dépendre de personne. Mais Il existe plusieurs formes de réalisme :

Le "réalisme physique" qui postule que la réalité indépendante est entièrement descriptible par la science et que cette description peut se faire en termes d’objectivité forte (voir encadré 1) .On peut rapprocher ce réalisme du "réalisme proche" qui affirme que la réalité indépendante est descriptible au moyen de "concepts familiers", c’est-à-dire des concepts (forces, point matériel, position, vitesse, temps, espace) qui s’appliquent au niveau de réalité où nous vivons. Ce réalisme est "proche", non pas au sens géographique mais conceptuel.

Le "réalisme non physique" postule que la réalité indépendante existe mais n’est pas descriptible entièrement par la science.

Et cela parce que la science ne peut pas donner une description à objectivité forte de cette réalité mais à objectivité faible seulement. Il est à rapprocher du "réalisme lointain" qui affirme que cette réalité ne peut être décrite sans le recours à des concepts totalement étrangers au niveau de réalité qui est le nôtre : dualité onde-corpuscule (voir encadré 3), non-séparabilité (voir encadré 4).

LA DUALITÉ ONDE-PARTICULE (3)

Einstein montra d’abord que la lumière qui est une onde était aussi composée de corpuscules (de masse nulle !) appelés photons, ce qui permettait d’expliquer l’effet photo-électrique (la lumière pouvant créer du courant parce qu’un photon mettait en mouvement un électron).

Puis, Louis de Broglie montra que les particules élémentaires comme les électrons pouvaient aussi être considérées comme... des ondes ! Cela fut vérifié expérimentalement de la façon suivante : on envoie des électrons vers un écran. Pour atteindre l’écran, ils doivent passer à travers deux fentes étroites percées dans un mur situé entre l’émetteur d’électrons et l’écran. Les électrons arrivent sur l’écran sous forme de particules (les impacts sont ponctuels). Mais l’ensemble des impacts forme ce que l’on appelle une "structure d’interférences". Or, les électrons ayant été envoyés un par un, il faut pour expliquer l’existence de cette structure émettre l’hypothèse qu’ils sont passés par les deux fentes en même temps et ont interféré avec eux-mêmes !

Cela n’est bien sûr possible que si ce passage s’effectue sous la forme d’une onde et non d’une particule. Pire encore, si l’on regarde par quelle fente passe l’électron... on le rend ponctuel, il passe par une seule fente et la structure d’interférence n’apparaît plus sur J’écran. Ainsi, les constituants fondamentaux des objets... ne sont pas des objets. Ils ont un caractère ondulatoire lorsqu’on ne les observe pas et deviennent des particules dès qu’on les observe !

LA NON-SÉPARABILITÉ (4)

L’un des fondements de la science classique, c’est le concept de "divisibilité par la pensée". Il consiste à diviser un objet en parties puis les parties en sous-parties jusqu’à ce que l’on arrive à ses composants fondamentaux. Une fois isolé des autres par une distance suffisante, un des composants peut être "pensé" comme étant séparé. Son comportement ne dépend pas, au moins dans l’immédiat, de celui d’un autre objet, étant donné son éloignement. Ce principe est à la base de l’idée d’analyse, c’est-à-dire de la démarche réductionniste.

Or, Einstein montra en 1935 que, dans certaines circonstances, la mécanique quantique prédit l’existence de paires de particules "non séparables", tout ce qui arrive à l’une se répercutant instantanément sur l’autre ; même aux deux extrémités de la galaxie les deux particules forment un tout inséparable. On ne peut pas "penser" l’une indépendamment de l’autre. Einstein voulut utiliser l’existence de cette prédiction pour montrer le caractère inachevé de la physique quantique : "Aucune conception raisonnable de la réalité n’autorise cela" dit-il. Mais durant les années 70 et surtout en 82, par Alain Aspect à Orsay, la non-séparabilité fut démontrée expérimentalement montrant que la réalité n’était pas"raisonnable".

L’INTERPRÉTATION DE COPENHAGUE (5)

Développée par Bohr et Heisenberg, elle reste encore l’interprétation admise (souvent par défaut) par la quasi-totalité des physiciens. Selon elle, on ne peut séparer le phénomène étudié du dispositif mis en place pour l’étudier. Ainsi la propagation d’une particule dans l’espace n’est pas un phénomène en soi. Seul a droit à ce titre l’ensemble formé par la particule, le milieu qu’elle traverse, le dispositif qui l’émet et celui qui le reçoit. Il en découle qu’on ne peut plus parler des propriétés intrinsèques d’une particule comme la position ou la vitesse. Le concept de réalité ne pouvant être séparé de celui d’instrument de mesure, il ne peut être séparé de l’homme pour qui ces instruments de mesure existent (car pour que le concept d’instruments ait un sens, il faut qu’il y ait quelqu’un pour se servir des instruments). Ainsi la science pour Bohr est clairement à objectivité faible (voir encadré 1) .ElIe ne porte pas sur une réalité indépendante de nous. Il s’agit d’une œuvre de communication entre les hommes portant sur ce que nous avons fait et appris et qui est transmissible à tout homme doué de raison.

LES MOTS DE L’AUTEUR

"Par delà les problèmes pratiques, psychiques, sociaux, esthétiques ou moraux, la question relative à la nature de ce qui est m’a toujours paru constituer la question centrale, avec laquelle toutes les autres doivent avoir des liens plus ou moins ténus, faisant qu’en fin de compte elles en dépendent pour leurs réponses ". "Jusqu’à la découverte de la non-séparabilité, il était encore permis d’espérer que tous les aspects paradoxaux de la mécanique quantique s’évanouiraient lorsque cette mécanique ou son interprétation auraient été remplacées par d’autres, plus complètes ou plus subtiles. Je sais maintenant qu’il n’en ira certainement pas ainsi puisque la non-séparabilité jouit de preuves expérimentales indépendantes des principes de cette théorie. Je sais donc avec certitude que certaines anciennes bases philosophiques (réalité intrinsèque de l’espace-temps physique, causalité, localité) de la représentation scientifique de l’univers sont à changer "

POUR EN SAVOIR PlUS

Nous, la particule et le monde
Basarab Nicolescu
Éditions Le Mail, 1995.