Commentaire de Jean Staune sur une Conférence d’André Comte-Sponville
Je n’hésiterais pas à dire que l’intervention que vous venez d’entendre prend sa place parmi les plus grands textes de la philosophie. Je ne pense pas qu’il y ait des penseurs comme Kant ou d’autres sur ce même sujet qui aient fait mieux. En 45 minutes André COMPTE-SPONVILLE (ACS) nous a permis de dépasser la confusion des ordres en définissant ce qu’était le fondement, le principe, la cause et l’origine et ensuite il a éliminé les faux dieux que sont la nature, la vie, l’homme, la science, l’histoire. Est-ce que vous vous rendez compte du nombre de penseurs, des dizaines de penseurs, du nombre de livres, des centaines de livres, du nombre de pages, des millions de pages qui sont, si j’ose dire, tombés à la poubelle ce soir. C’est vraiment une démonstration d’un niveau exceptionnel... Après avoir dit que je suis d’accord sur l’essentiel, je me permettrai de souligner deux points de désaccord qui me paraissent fondamentaux (et c’est normal pour des questions de fondement !), et ensuite je poserai une question pour lancer le débat.
Le premier point est qu’ACS a terminé en nous disant : “Il ne s’agit pas de croire en l’homme, il s’agit de vouloir qu’il soit humain, il s’agit d’être fidèle, à ce que l’humanité a fait de soi et de nous, autrement dit à la civilisation”. Mais, là, il y a un vrai problème, car si la civilisation avait fait autre chose de nous, si c’était les nazis qui avaient gagné en 1945, en aucun cas ACS ne pourrait écrire qu’il s’agit d’être fidèle à ce que la civilisation a fait de nous. ACS nous dit qu’il n’y a pas d’humanisme théorique possible (à la différence d’un homme comme Luc Ferry qui nous parle de l’homme-Dieu, c’est-à-dire de la divinisation de l’homme). ACS a écrit de belles phrases dans “Valeurs et Vérité” sur le fait que l’on ne peut pas diviniser l’homme après Auchwitz et le goulag, donc qu’il n’y a pas d’humanisme théorique possible, mais seulement un humanisme pratique : “Il s’agit d’être fidèle à ce que la civilisation a fait de nous, il s’agit de nous rapprocher de plus en plus du modèle de la nature humaine que nous nous proposons”. Le problème c’est que des gens comme Nietzche nous proposent un tout autre modèle ou que des gens comme Protagoras nous disent qu’il n’y a pas de modèle du tout. Donc la première question que je pose c’est qu’il me semble que l’on peut démontrer que Nietzche et Protagoras, je dis Protagoras parce que c’est un sophiste qui nous dit que l’homme est la mesure de toute chose, qu’il n’y a rien au-delà de l’homme et que l’opinion de l’homme fait loi en quelque sorte pour les sophistes et donc il me semble que Nietzche et Protagoras ont raison contre Luc Ferry et ACS, et j’ajouterai que je le regrette immensément. Dans le cadre où nous sommes, le cadre où il n’y a pas d’extériorité fondatrice, où il n’y a rien au-delà du réel, dans ce cadre-là, il est difficile d’opposer quelque chose à de tels adversaires si l’on ne possède pas de fondements, et ACS le sait, il dit “face au pire, il se pourrait bien que nous soyons dépourvus à jamais”.
Donc premier problème : heureusement , pour l’instant l’histoire bascule plus dans le sens de Spinoza que dans le sens de Nietzche, mais si c’était le contraire ?
Le deuxième problème c’est qu’à partir du moment où l’on voit cette difficulté à fonder un humanisme pratique comme celui d’ACS (et encore une fois ce n’est pas une question de qualité c’est comme une course automobile, si vous avec une Renault 5, même le plus grand pilote du monde ne peut pas gagner contre une Porsche dans un rallye) à partir du moment où l’on se prive d’une extériorité fondatrice, où l’on veut fonder un humanisme uniquement pratique, et que l’on se heurte à de telles difficultés, on peut se demander pourquoi il faudrait abandonner l’idée d’une extériorité fondatrice. Deuxième point donc, pourquoi est-on dans cette situation, car la vraie question ce n’est pas de savoir si à l’intérieur du cadre où il n’y a pas d’extériorité fondatrice, Nietzche et Protagoras ont raison contre ACS et Luc Ferry, la vraie question est de savoir si Protagoras a raison ou non contre Socrate (je dis Protagoras, encore une fois parce que les sophistes se vantaient de faire triompher les causes injustes, par exemple se vantaient de faire acquitter un homme très riche qui avait volé une vieille dame très pauvre. Pour eux, c’était un exploit, et ils s’en vantaient). Le problème est de savoir si oui ou non il y a quelque chose d’absolu sur quoi l’on peut se reposer. Protagoras a perdu en théorie, Platon vous dira que Socrate a battu les sophistes. L’histoire de la philosophie au cours des siècles montre que Socrate, en théorie, a gagné ; en pratique, c’est Protagoras qui a gagné. On n’a jamais vu autant de Sophistes.
Kissinger disait qu’il y a des politiciens pour qui leur survie politique est un objectif moral. Donc ils peuvent faire n’importe quoi pour leur survie politique parce que ce sera moral. Protagoras aurait applaudi des deux mains ! Je vous laisse juge, il me semble qu’il y a de plus en plus de sophistes en pratique. Donc en théorie Socrate a gagné mais en pratique c’est Protagoras qui a gagné. Dans le coeur, c’est Socrate qui a gagné, car tout le monde sait que c’est mauvais de voler une vieille dame pauvre, mais dans la tête il semble que ce soit Protagoras qui ait gagné. Pourquoi ? Eh bien justement parce qu’il n’y a pas d’extériorité fondatrice. Un sociologue comme Saul Kartz l’a très bien dit : avant on se racontait des bobards, on se racontait des histoires mais maintenant nous savons que le monde est comme il est, que le monde n’a pas d’autre signification que celle que nous voyons. Le point central c’est le mythe de la caverne de Socrate, c’est-à-dire qu’il y a devant nous la projection de quelque chose qui existe à l’extérieur de la caverne, et justement dans la vision classique du monde, il n’y a rien à l’extérieur de la caverne, donc dans nos têtes, c’est Protagoras qui a gagné. Mon deuxième désaccord concerne la question de l’apport de la science, et André ne sera pas étonné que je sois en désaccord avec lui sur ce plan-là. On a objecté à Socrate : je vois le cheval mais où est la cabalité ? ACS lui même reprend l’idée qu’il n’y a pas d’essence humaine, et il écrit “aucun anthropologue sérieux n’entreprendra d’expliquer quoi que ce soit par une essence humaine”. Ceux qui étaient avec nous en juin ont pu entendre une anthropologue Anna Dambricourt-Malassé présenter des résultats qui vont tout à fait dans le sens de l’existence d’une essence humaine, pas au plan moral, mais au plan de l’embryogenèse fondamentale. S’il y a une embryogenèse fondamentale des sapiens, des australopithèques, etc... il n’est pas absurde de penser “la cabalité” ou de penser “l’essence humaine” ; cela n’est certes pas prouvé, mais il n’est pas absurde de le penser, et cela est quelque chose de radicalement nouveau. Effectivement quand la science nous dit qu’il y a un réel voilé, ACS a tout à fait raison de dire que la vraie question est : “ est-ce que ce réel voilé nous aime ou ne nous aime pas”, et cela la science ne nous le dira pas, c’est une évidence absolue. Mais la nouveauté, c’est que la science nous dise qu’il y a un réel voilé, c’est à dire qu’il y a un extérieur à la caverne, et c’est cette idée sur laquelle je veux insister, celle de la réintroduction d’un extérieur à la caverne par une connaissance objective du réel, car c’est cela le vrai défi auquel nous sommes confrontés, c’est de trouver des raisons non illusoires qui crédibilisent l’existence du sens, car tout le monde a envie qu’il y ait un sens, et si ACS a cette position c’est par honnêteté intellectuelle : il se pourrait que la vérité fut triste dit Renan, et ACS le cite et va dans cette direction. Mais il se pourrait que Renan et ACS se trompent tous les deux sur ce point et qu’il y ait effectivement une extériorité. Cela ne veut pas dire qu’il s’agisse d’une extériorité fondatrice car la science ne peut pas aller plus loin. Alors le dernier point c’est : “qu’est ce qui peut permettre d’aller plus loin ?”. C’est peut être en regardant dans l’homme s’il n’y a pas quelque chose de plus grand que l’homme, et même de beaucoup plus grand que le surhomme de Nietzche que l’on peut aller plus loin. Je pense à Saint François d’Assise. Les exemples de ce genre de vie sont nombreux, qui semblent aller au delà de toute logique, qui semblent être plus grands dans leurs dimensions que même n’importe quel surhomme que l’on pourrait concevoir. Donc l’idée est qu’il y a dans l’homme le très grand bien, mais aussi le très grand mal et que cela serait le signe de l’existence d’une extériorité à l’homme. Il y a un texte étonnant dans le “Matin des Magiciens” d’Arthur Machen qui démontre que le plus grand bien et le plus grand mal sont équivalents. C’est un texte extrêmement pervers, mais l’idée de Machen est que les très grands criminels et les très grands saints sont habités par quelque chose qui n’est pas d’origine humaine. Ce n’est pas encore une preuve mais c’est une piste, une direction crédible. Là, se situe la question de l’origine des religions. Le problème auxquel nous sommes confrontés, c’est que l’on est passé du monde magique où il y avait partout des extériorités fondatrices, au monde scientiste où il n’y a pas d’extériorité fondatrice du tout ; on revient maintenant au Monde intermédiaire, celui du réel voilé - et non du “réel caché” comme le dit ACS. De la même façon, on est passé de l’idée que les religions sont données, révélées une fois pour toutes à l’idée contraire que Dieu est “en option” comme la climatisation dans votre voiture (votre voiture marche avec ou sans cette option). On est passé de l’idée de l’évidence de Dieu à l’optionnalité de Dieu. La religion a été inventée par l’homme, tout cela est totalement contingent. Mais la position intermédiaire affirmera que, si l’on peut voir qu’il y a énormément de contingences dans les religions, il y a aussi des choses qui ne sont pas totalement d’origine humaine. On peut proposer cette hypothèse : premièrement parce que la science nous montre qu’il y a un autre niveau de réalité (l’hypothèse est donc plus crédible que s’il n’y en avait pas) et deuxièmement parce qu’il semble y avoir dans l’homme quelque chose qui le relie à autre chose, dans le très grand bien comme dans le très grand mal, quelque chose qui dépasse la contingence de ce monde et légitimise l’idée même de révélation.
Donc à partir de là je vais conclure en posant une question à André COMTE-SPONVILLE : il nous dit qu’il faut aimer la vérité d’un amour désespéré, comme une femme que nous aurions aimée et dont nous découvririons après 2000 ans que non seulement elle ne nous aime pas, mais qu’elle ne nous a jamais aimé et qu’elle ne nous aimera jamais. C’est très désespérant, mais ce n’est pas parce que c’est désespérant que c’est faux, encore une fois la philosophie c’est chercher la vérité, ce n’est pas se leurrer, se raconter des histoires. Mais je lui dis : quand on regarde à la fois les nouvelles visions scientifiques et la façon dont on peut, sous un angle nouveau, considérer les grandes religions de l’humanité, il se pourrait que la vérité ne soit pas aussi triste que prévue, il se pourrait qu’un réenchantement du monde, même partiel, soit possible. Et vous voyez, c’est un de mes derniers points de désaccord, quand ACS dit que dans le réel voilà, il n’y a pas de fondement, parce que le réel voilé est voilé et que s’il est voilé on ne peut pas se fonder dessus. Eh bien, moi je pense que si on sait qu’il y a quelque chose à l’extérieur de la caverne, même si on n’en distingue que l’ombre, à partir du moment où l’on sait que ce n’est pas une illusion, que ce n’est pas quelque chose de purement créé par notre conscience, même si l’on ne sait pas exactement ce que c’est, on peut avoir l’idée d’un fondement partiel, on peut avoir l’idée qu’il y a une certaine probabilité que la valeur et la vérité soient une et il y a une certaine probabilité que le monde ait un sens, cela est très important parce que comme Bernard d’Espagnat nous le dit : “Le fait de fonder les valeurs admises par la société” (et il s’agit des mêmes valeurs pour ACS que pour moi, là, on est d’accord à 100 %), “sur une telle vision” (sur celle que je viens de définir : la vision de la caverne plutôt que sur la vision opposée, celle que vient de décrire ACS) “est d’une énorme importance, car le niveau de sérieux que l’on attache à ces valeurs en dépend, ainsi que le niveau de sérénité et même de joie auxquelles se déroule notre existence”. Alors, si l’on peut avoir des raisons non illusoires de penser que le monde ait un sens, raisons non illusoires basées sur l’évolution de nos connaissances scientifiques, et sur l’évolution de notre façon d’évaluer le contenu des religions, ne vaut-il pas mieux fonder là-dessus nos valeurs bien que ce soit un fondement partiel, que tenter de justifier le respect de ces valeurs hors de tout fondement ? C’est la question que je pose à ACS. Pour conclure, je dirai que si la démarche que je propose ici est une démarche ancienne, ce qui est nouveau, c’est que toutes ces découvertes scientifiques, toutes ces évolutions, ces idées et tous ces bouleversements ; loin de la faire disparaître, la font apparaître comme la plus probable. Nous sommes face à un double mouvement, celui qui part de l’homme et celui qui part du monde, et qui disent ensemble que derrière le monde il y a quelque chose d’autre. Oui ces deux mouvements se rejoignent et semblent confirmer l’intuition de Kant quand il disait : “Les deux choses que je trouve les plus admirables en ce monde, ce sont la voûte étoilée au dessus de moi et la loi morale au-dedans de moi”.
Version imprimable

